Touriste, de Julien Blanc-Gras

Clément Solym - 25.07.2011

Livre - visiter - monde - tourisme


Personnellement, j'aurais tendance à fuir comme la peste les voyages qui n'ont pas pour unique et principale motivation la glande. Sous toutes ses formes, et particulièrement les moins violentes. Enfin, on peut toujours envisager que sauter dans un hamac avec la hargne de l'homme repu sortant de table relève de l'agression caractérisée. Mais franchement, en vacances, plus que jamais, ce type de débat passerait au loin pour s'écraser mollement, que ça ne m'en tirerait pas même une larme.

L'être pour qui j'exprime en revanche une vénération touchant au sacré, c'est le voyageur intrépide, armé d'un sac à dos, et éventuellement d'une poignée de devises locales, se précipite vers l'aventure, pour confronter son héritage personnel à celui de toute la nation qu'il se presse d'embrasser. Un sourcil m'en reste bien haut figé, de perplexité, devant tant d'ardeur… Sauf que voilà, les baroudeurs, ça m'estomaque. Plus encore celui qui revendique son statut de touriste, sans oublier qu'un touriste, c'est comme un mendiant, sauf qu'il a les poches plus remplies.

Voici donc que Julien Blanc-Gras m'embarque, sans que je ne lui ai fait quoi que ce soit, dans son « tour du monde en 260 » pages, comme il a la gentillesse de me le préciser dans un petit mot liminaire. Alors, d'abord, Julien, quand on aime, on ne compte pas. Ensuite, si je veux ! Quelle incorrection ! Quelle impudence ! C'est que, presque, tu me forcerais la main qu'il te reste, tandis que l'autre transporte ton baluchon de touriste aux semelles même pas de vent…

Que l'envie et le goût du voyage t'aient saisi dès le plus jeune âge, fort bien. Que tu y consacres un ouvrage, c'est aimable, mais ça te passera. En revanche, ton insolente balade aux quatre coins du monde, vraiment, c'est un camouflet à tous ces touristes français, dont je fus, qui frisent l'incident diplomatique avant même d'avoir quitté l'avion qui les transporte.

C'est avec une affection respectueuse, nappée de note d'humour frais, que tu es parti, que tu revins, avec à l'esprit l'amertume des paquebots, les froids réveils sous la tente, et toutes ces jolies choses que Flaubert s'abstient volontiers de nous asséner.

J'aime d'autant plus le personnage que tu nous racontes parti sur des toits du monde aux plus plates vallées, qu'il rattrape l'indigente bêtise si souvent remarquée de nos concitoyens lorsqu'ils sont loin de chez eux. Ces imbéciles heureux de Brassens, dont l'un m'a terrorisé pour des siècles. C'est que ce givré, devant les chutes de Montmorency a lancé à sa femme : « C'est vachement moins beau que les fontaines de Versailles, tu trouves pas ? »


J'ignore si sa moitié a acquiescé ou non, mais lui, satisfait de son image, a sorti son appareil jetable, et pris trois clichés - je soupçonne encore que les trois furent flous. Nous étions en 1991, je n'étais pas bien vieux, mais c'est l'image qui me reste du touriste. Fixée, figée, écrasante.

Et toi, Julien, tu m'as réconcilié - presque - avec eux. Parce que s'il en existe quelques-uns comme toi, alors les péchés des autres peuvent être rachetés. Vraiment. Bon, pas certain que l'on partage les mêmes envies, lorsque le goût de quitter Paris nous prend, et moins encore que l'on parvienne à se reconnaître et se saluer, ici ou ailleurs.

De ces races importunes, et qui partout foisonnent, ces imbéciles heureux, qui vont voyager quelque part...