Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

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Tout un été sans Facebook, de Romain Puértolas : alors, on déconnecte ?

La Licorne qui lit - 22.08.2017

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Fini les vacances, fini le farniente, fini le calme : votre amie la licorne est sortie de sa parenthèse enchantée. J’ai des responsabilités, et pas des moindres. Triste actualité en ce mois d’août qui m’oblige à dégainer un peu de poudre magique. En dépit de la pesanteur environnante, il y a néanmoins une chose dont vous pouvez vous réjouir : la rentrée littéraire.




 

Des livres, des livres et encore des livres. J’avoue connaître quelques petits problèmes d’approvisionnement, les éditeurs se montrant réticents à faire parvenir des services presse dans les nuages. Dommage, je ne dois pas correspondre au profil type. J’en profite pour faire passer un message : envoyez-moi des exemplaires, MP pour l’adresse complète !

 

Pour parer à ce manque de volonté manifeste, je m’informe et laisse traîner mes jolies oreilles velues. Quel auteur sera la superstar de septembre, qui ira avant tout le monde se faire dézinguer par Moix et Angot ? Philippe Besson va-t-il nous faire des révélations détonantes sur le jeune Emmanuel ? Amélie Nothomb nous surprendra-t-elle en apparaissant dans une jolie robe rose ? David Lagercrantz réussira-t-il à faire perdurer la saga Millenium ? Kamel Daoud sera-t-il toujours aussi beau (je m’égare là) ? Un constat s’impose : en cette période d’effervescence, critiques, journalistes, licornes-apprenties-chroniqueuses sont à la recherche du livre qui créera le BUZZ. Pour ce faire, nous scrutons avec attention les commentaires, les mises en scène, les réactions, les indignations postés sur Twitter, Facebook (pour moi Corngallery) et Instagram.

Et au final, on n’a plus réellement besoin de lire, parce que l’on sait presque déjà tout en avant-première : couverture, extraits, dénouement de l’intrigue. Heureusement, certains, dont moi, n’ont pas abandonné. Je lis, du premier jusqu’au dernier mot en commençant parfois par la page 99 (conseil donné par un fort charmant écrivain suisse, Blaise Hofmann, selon lequel la page 99 est simplement déterminante pour le reste du récit).

 

Plus généralement, la question qui se pose est la suivante : que ferions-nous sans notre smartphone, sans connexion permanente, sans lien direct et instantané à l’information, sans possibilité de voir qui est amoureux de qui, qui a retrouvé sa liberté, qui est allé faire son marché à Aix-en-Provence en ce dimanche matin ensoleillé ? Et c’est bien ce dilemme, ce défi même, auquel est confronté la fantasque et originale Agatha Crispies, lieutenant et amatrice de donuts au chocolat, sortie de l’imagination plus que foisonnante de Romain Puértolas. Que ferions-nous donc « Tout un été [une vie] sans Facebook ? Et bien, je pense que l’on ferait. Pas mieux, pas moins bien, mais différemment. » 

 

Dans ce quatrième roman, l’auteur nous entraîne à New York, COLORADO, patelin oublié par les opérateurs internet et comptant approximativement 150 habitants, chiffre qui n’inclut pas l’importante population d’écureuils radioactifs, et quelques 198 ronds-points qui furent bâtis pour permettre aux âmes égarées de pouvoir faire demi-tour à tout moment. Car on ne va pas délibérément à New York, Colorado, on s’y perd. Comme dans ses précédents ouvrages, Romain Puértolas passe par l’absurde, l’improbable, le délirant pour traiter de sujets sérieux : permanence du racisme aux États-Unis (toute référence à des évènements récents n’est que pure anticipation), accès à la culture en-dehors des grandes agglomérations, condition féminine au sein des forces de l’ordre et bien évidemment, dépendance addictive de la société contemporaine aux réseaux sociaux.

 

Ancien membre de la NYPD, Agatha Crispies se voit mutée à son grand désespoir dans la ville qui donne le torticolis (cf. les 198 ronds-points), ceci en raison d’une grave faute professionnelle, cafouillage avéré dans la célèbre affaire du tueur au stylo BIC. Alors pour tromper son ennui et combler l’absence de toute autre forme de distraction que le tricot, les fléchettes, la pêche à la truite arc-en-ciel et les concours de rots, elle s’autoproclame présidente du club de lecture du commissariat de New York.

Car la littérature c’est la vie, et, reprenant la devise de feu son père, les meurtres faisant partie de la vie, les plus grands crimes peuvent être résolus grâce aux livres. Seul hic, aucun crime n’est commis à New York Colorado ! Enfin, jusqu’à ce qu’une série de meurtres énigmatiques vienne troubler le calme ambiant. Agatha, en charge de l’enquête, se plonge dans l’affaire, qu’elle considère comme une opportunité unique de démontrer ses compétences et ainsi pouvoir réintégrer les services de police de la New York, la vraie, la grande.
 



 

Puértolas se sert de cette situation et de ces personnages hauts en couleur, ce qui me plaît vous pensez bien, pour illustrer la fonction essentielle des écrivains et des histoires qu’ils nous racontent, en ce qu’ils sont des échappatoires à des réalités non-désirées, que celles-ci soient empreintes de violence, de tristesse ou de vacuité. Sans WhatsApp, sans Messenger, sans emails, il ne reste que les livres. Nous voilà contraints de faire fonctionner notre intellect et réactiver notre imagination. 

 

Et si on lisait pour changer un peu !

 

Et quelle est donc la seule activité qui permet simultanément, et sans se déplacer de rêver, voyager, devenir quelqu’un d’autre, se construire une autre vie ? « La lecture, [c’est] comme les mecs, un moment de plaisir, jamais une obligation ou une torture. La lecture, [c’est] fait pour s’évader pour passer un bon moment, accessoirement pour apprendre des choses. » Votre copine à corne vous l’avait dit dans sa première chronique, si l’humanité doit être sauvée, elle le sera grâce aux livres, et c’est exactement de cette manière qu’Agatha se sauve et souhaite sauver les autres. Alors, oui, on peut très bien vivre sans Facebook, enfin pas trop longtemps quand même !

 

Romain Puértolas ne se prend pas au sérieux — jetez un petit coup d’œil à la table des matières pour vous en convaincre — et tire à boulets rouges contre l’intelligentsia littéraire de Saint-Germain qu’il compare à un petit groupe de dictateurs dogmatiques. Simplement, et avec humour, il nous explique que nous sommes tous capables de faire le bien autour de nous. Il y a eu le Fakir dans son armoire suédoise, la petite fille et son nuage, Napoléon revenu pour tuer les terroristes et là, il y a Agatha Crispies, qui veut juste « faire aimer la lecture, partager des émotions [et] donner aux autres l’envie de lire ». Tous sont convaincus qu’ils peuvent rendre le monde un peu plus supportable, chacun avec ses armes. 

 

Cette chronique, qui a commencé en rappelant la brutalité de l’époque, a été rédigée juste après les dérives des suprématistes blancs à Charlottesville et l’attentat qui a frappé Barcelone. Ainsi, je me dois de conclure sur cette jolie tirade qui confirme que, la littérature, c’est bien la vie : « Il n’y a pas de sous-littérature, de sous-culture. On commence par dire qu’il y a des sous-livres et, après, on dit qu’il y a des sous-hommes. Le snobisme littéraire et culturel est une plaie aussi néfaste que l’illettrisme. Ne pas vouloir s’ouvrir aux autres, ne pas chercher à découvrir d’autres choses, rester dans son petit confort, enfermé dans sa petite case, ne jamais se remettre en question, ce n’est pas faire preuve d’intelligence. J’aime les livres, tous sans discrimination. On discrimine assez les gens pour discriminer aussi leurs écrits. » (À lire)

 

Alors, je vous en supplie, lisez tout, aimez-vous et envolez-vous ! Je vous retrouve la semaine prochaine avec les étranges péripéties de l’étrange Eleanor Oliphant qui ne va pas si mal.

 

 

Romain Puértolas – Tout un été sans Facebook – Editions Le Dilettante – 9782842639075 – 22 €