Toute une vie sans amour, Pierlyce Arbaud

Clément Solym - 11.08.2011

Livre - toute - vie - amour


« Il a créé le buzz » dit-on de Pierlyce Arbaud. Même avec un titre si poétique qu’on le rendrait presque à Rimbaud.

Il a été comparé à Onfray, Zemmour, pour son politiquement incorrect.
Oui, sa langue est déliée. Mais si on allait plus loin, plus haut ? Si on plongeait la tête la première dans un livre qui ne laisse pas un brin d’air ? Comment en ressortirait-on ?

« Je suis laid ». Voilà comment débute ce roman écrit au scalpel, à la lame de couteau sanguinolente, à l’épine coincée dans l’épiderme. Et c’est d’ici que tout part. De cette laideur qui lui empêchera de connaître l’amour. De cette privation. Punition. Forcément alors, c’est la rage qui transparait par tous les pores de sa peau.

Après un flagrant constat de son manque d’attirance physique et ce qui s’en suit, une vie entière sans regard, séduction, sexe, souvenirs, amour !, le narrateur s’insurge devant les priorités de nos sociétés, les goûts des autres, la platitude du monde.

L’auteur ne goûte pas à la métaphysique pompeuse de l'âme. C'est écrit sans tourner autour du pot, dans un style étrangleur et revêche. On peut alors le détester, mais ce ne serait qu’un sentiment premier. Il ne faudrait pas oublier qu’on trouve des écrivains qui font tout pour se rendre antipathiques et, sous prétexte d'éviter les apitoiements que pourrait leur valoir une confession douloureuse, préfèrent se dépeindre d'emblée en mauvais garçons.

Pour Pierlyce Arbaud, écrire semble vouloir dire : ne rien laisser dans l'ombre. Sa prose jette une lumière crue sur ce que cache son limbique. Regarder au microscope le cerveau de quelqu’un n’est pas forcément une bonne idée. Ce n’est pas toujours beau à voir. C’est le risque à prendre. Le jeu de la vérité ?

Le narrateur est une sorte d’anti-héros et en cela peut-être, il appartient pleinement à sa génération. Le roman peut se lire comme le miroir de nos années actuelles, d’une époque que ne soulève aucun idéal, d’une génération qui refait le monde dans un déluge de mots et de verres, dans les nuits glauques sans lendemains et des horizons à l’air confiné où l’on mène d’improbables introspections. Le ton est toujours d’une grande ironie, sans doute parce qu’à sa manière le romancier est un fils de cette génération dont il sait exorciser les poisons.

Il comporte toute une diversité de fragments et de voix, il s’épanouit en une polyphonie qui rassemble des éléments aussi variés que des extraits de journal intime (on imagine), des passages plus ludiques, de courts textes qui ont la fulgurance du poème. D’autres horizons, d’autres milieux, d’autres explorations s’ouvrent, à l’instar de l’autoportrait peint à la gouache sur la couverture, qui interroge et invite à la confession.

Dans cette exploration d’une génération et d’une époque, Pierlyce Arbaud fait montre d’une belle virtuosité. Le pari romanesque de cette attitude qui le place au bord du gouffre joue pleinement, on l’accepte, même si on n’adhère pas forcément aux propos et l’intérêt du livre ne faiblit jamais. Les voix, les tons s’enchaînent, on les accompagne. Surtout, ce qui fait que l’on ne quitte plus ce roman, c’est son rythme : la construction du récit, la phrase, l’orchestration des différentes voix, le ton, tout est vif.

Rien ni personne n'est épargné. Des romanciers qui, à ce point, mettent les mots au-dessus de la vie, au mépris des conséquences que leurs écrits ont dans leur quotidien, il y en a peu. Et ce sont évidemment les plus précieux.