Trafiquants d'hommes : un scénario criminel

Cécile Pellerin - 22.05.2015

Livre - immigration clandestine - Italie - trafiquant


L'enquête menée par Andrea Di Nicola, enseignant en criminologie et Giampaolo Musumeci, journaliste, saisit d'horreur le lecteur, dès les premières pages. Pourtant dépossédée de l'émotion romanesque, mais précise dans l'énumération des chiffres, exhaustive dans la description des nombreux réseaux de trafics d'hommes sur la planète, obstinée dans sa quête de témoignages, assurément convaincante, elle met ainsi sur le devant de la scène, le fonctionnement effroyablement efficace d'une industrie prospère et florissante, aujourd'hui deuxième activité illégale la plus importante au monde après la drogue.

 

« Il existe un réseau mondial qui s'enrichit sur le besoin des gens de se déplacer illégalement. Pour chaque migrant, pour chacun de ces visages en détresse que les journaux mettent à la une, un manager a empoché entre 1000 et 10 000 euros. »

 

D'Afrique, d'Asie ou même d'Europe, des hommes et des femmes fuient la misère, les guerres et les chemins qu'ils empruntent pour parvenir jusqu'à l'espace Schengen ou gagner l'Amérique du Nord, appartiennent tous à un système organisé et mafieux, réparti sur l'ensemble de la planète et largement décrit ici par les deux auteurs d'investigation.

 

Du faux-passeport au billet d'avion, du simple passage de frontière à pied ou par mer, en yacht, zodiac, chalutier ou voilier, tout est possible. Avec de l'argent.

 

« Une traversée comme celle-ci [en yacht, de la Turquie vers l'Italie] coûte entre 1000 et 4000 euros à un Afghan ou un Pakistanais. »

 

Un trafic d'hommes juteux, capable de transformer un simple marin ou pêcheur en passeur d'hommes. Car ce vaste réseau ne fonctionne qu'avec une chaîne d'intermédiaires (recruteur, caissier, passeur, observateur, garde, gens de mer, officiel corrompu, etc.) rendant presque intouchable le trafiquant criminel et s'appuie sur un vaste réseau de blanchiment, facilité par la prédominance des transactions en liquide.

 

A partir de témoignages recueillis auprès de ces maillons, les auteurs ont pu remonter certaines filières qu'ils décrivent  dans l'ouvrage. De Lončaric, le Croate, aujourd'hui introuvable, qui, dans les années 90, a dû faciliter l'arrivée illégale de 90 % des Chinois  arrivés jusqu'en Italie, d'Alexsandr, le passeur russe, aujourd'hui emprisonné, au service d'un commanditaire turque qu'il ne connaît pas, surnommé « L'incroyable Turc en raison du nombre de clandestins qu'il a fait passer au fil des ans et de l'extrême difficulté à l'attraper », d'El Douly, l'Egyptien, à la tête d'un réseau libyen ou encore de P.M, missionnaire en Ouganda, capable d'ouvrir un centre d'accueil pour des petits réfugiés d'un bidonville grâce à l'argent de leurs parents qu'il a aidés à partir en Europe.

 

 

 

Tous rendent compte d'un trafic parfaitement structuré qui s'adapte avec le changement des frontières, augmente avec la crise, les révolutions,  semble impossible à démanteler car trop tentaculaire, florissant et très concurrentiel, favorisé par le développement d'internet, où l'être humain est une marchandise comme une autre, que l'on peut perdre (les aléas du métier) mais si lucrative au final qu'elle annihile la peur du risque.

 

De l'agriculteur au chauffeur transporteur routier ou marin, la tentation est grande de "faire une entorse à la loi sur les flux migratoires contre de l'argent".

 

Un ouvrage glaçant, dérangeant, qui permet au lecteur une immersion au cœur de l'immigration clandestine d'un point de vue inédit (celui des organisateurs),  mais presque désespérant car il met à nu, à ce jour en tout cas,  l'impuissance des Etats, de l'Union européenne notamment, à endiguer ce commerce international inhumain.

 

Les tragédies  de Lampedusa nous le répètent chaque jour.

 

Les deux auteurs sont invités au festival Etonnants Voyageurs, à Saint-Malo.