Traques, Frédérique Clémençon

Clément Solym - 26.05.2009

Livre - Traques - Frederique - Clemencon


Sur un banc, quelque part face à la mer, Anatole et Jeanne échangent des bribes de leur passé, après une rencontre improbable. Anatole a fui un pays gagné par la folie qui lui a arraché ses parents, ses amis, Sofia dont il était le mari éperdument amoureux, Petit Garçon l’enfant qu’elle lui avait donné, Franz l’ami, le soutien.

 

Jeanne, de son côté, a également fui non pas un pays, mais une famille, incitée à ce départ par un grand-père qui n’avait pas, lui-même, trouvé le courage de cette fuite, de cette échappatoire, de l’abandon de cette sœur, de cette mère et de cette grand-mère surtout, qui voulait engloutir tout son entourage dans le malheur et la douleur d’avoir perdu, il y a si longtemps, les deux jumelles pour lesquelles elle dresse encore partout des autels à leur mémoire.

 

Ailleurs, il y a Élisabeth à qui Vincent, son fils, vient régulièrement rendre visite. Élisabeth, à quatre-vingts ans, a été conduite quelque part, dans une maison de retraite, où elle s’étiole lentement tout en essayant de refuser l’abandon du corps.

 

Vincent empeste la cigarette. Lors de ses visites, Élisabeth regrette le fils aîné qu’elle ne veut plus voir, mais qu’elle préférait, qu’elle continue à préférer à Vincent malgré son désir de le rejeter, car elle ne peut pas lui pardonner. Vincent, lui, s’embourbe dans un travail sans intérêt pour lui dans une grande société qui ne supporte plus son manque total d’enthousiasme.

 
 

Ce qui est un peu déroutant, dans le livre de Frédérique CLEMENÇON, c’est l’absence totale de points de repère. Ses personnages sont de partout et de nulle part à la fois. On peut les imaginer dans tous les lieux du monde. Les massacres qu’Anatole a fuis peuvent aussi bien s’être déroulés sur les bords de l’Adriatique qu’au Moyen Orient ou aux fins fonds de l’Afrique. Le rejet, l’exclusion ont partout le même goût amer. Les passeurs sont partout aussi cyniques et dénués d’humanité. La survie des sans-papiers n’autorise aucun avenir même si l’espoir subsiste. Les douleurs anciennes sont un fardeau épuisant dont il est impossible de se débarrasser.

 

Cette famille que Jeanne a fuie peut également être de n’importe où. Cette oppression par le cercle familial, avec les solutions que chacun, dans ce huis clos, tente de trouver pour survivre, n’a pas plus de raison d’être d’ici plutôt que d’ailleurs. Chacun fait ce qu’il peut pour en sortir ou s’en préserver, en restant ou en partant. Et si c’est en partant, alors, c’est loin !

 

La maison de retraite d’Élisabeth pourrait être n’importe laquelle. La méthodologie, froide, d’analyse de l’évolution des capacités tant physiques qu’intellectuelles des pensionnaires, n’a pas d’âme. Elle scrute l’étiolement progressif, le quantifie, le déshumanise. Cet établissement existe partout.

 

Quant à la société où travaille Vincent, elle ne fait pas mieux preuve de quelque état d’âme que ce soit lorsqu’elle décide de le rayer de ses effectifs. Quatre vies à la limite de la rupture. Quatre vies reproductibles partout à l’infini qui, pourtant, continuent petitement à tenter une résistance parfois pitoyable. Quatre vies brisées par la Vie qui semble n’en avoir cure.

 

Voilà un roman de la « France d’En Bas » qui semble bien avoir été oubliée de tous et qui erre, perdue, broyée menue, écrasée par un rouleau compresseur qui, la plupart du temps, ne lui laisse aucune perspective, simplement, parfois, quelque répit momentané jusqu’à ce que des logiques implacables reviennent abattre un regain d’espoir, froidement.

 

Seules des vies brisées seraient-elles capables d’entendre les plaintes d’autres vies brisées ?



 

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