Tristes revanches, Yoko Ogawa

Clément Solym - 26.02.2009

Livre - tristes - revanches - Yoko


Yoko Ogawa fait partie de ces auteurs contemporains dont on attend, chaque année, avec impatience la traduction et la sortie du dernier roman. Née en 1962, cette auteure japonaise est prolifique. Les éditions Actes Sud éditent chaque année ou presque depuis 1995 ses recueils et plus rarement ses romans parmi lesquels on compte le magnifique et sulfureux Hôtel Iris.

Tristes revanches, traduit en 2004 est paru au Japon en 1998. Il s’agit d’un recueil de onze nouvelles qui forment le portrait composite d’une galerie de personnages qui vivent dans le même quartier : une pâtissière, une maroquinière, une jeune fille dont la mère se meurt d’un cancer, une vieille propriétaire qui entretient un potager très mystérieux, un auteur, un chirurgien des voies respiratoires, une secrétaire médicale, un journaliste, un vieil homme excentrique et son neveu, un tigre du Bengale, un musée des supplices…

Les premières nouvelles sont tristes et nostalgiques. On y croise des personnages silencieux qui pleurent des peines mystérieuses. Une femme ne cesse de fêter l’anniversaire de son fils chéri longtemps après qu’il ait été trouvé mort enfermé dans un frigidaire ; une jeune fille pleure enfin après des années de retenue après le décès de sa mère, une femme qui sans doute a tué son mari, enterre ses mains afin que les carottes qu’elle offre au voisinage aient l’apparence de mains justement :

« C’était vraiment une carotte pas ordinaire. Elle avait la forme d’une main. Elle avait ses cinq doigts. Le pouce était le plus épais, le majeur le plus long ».

Le style de Ogawa est d’une grande banalité. La réalité qui est décrite est brutale, souvent sanguinolente, toujours affreusement triste, mais le narrateur tisse le fil de la narration sur le monde du fait divers le plus commun. Les événements les plus extraordinaires arrivent, les personnages les plus éloignés se croisent comme si ces faits étaient décrits par l’œil glacial d’un chirurgien qui observe le dehors et le dedans des corps qu’il examine avec la même impartialité dénuée d’émotion.

« Était-elle aussi charmante à l’intérieur de sa personne ? Les muqueuses rouge vif étaient tièdes et accueillantes. Les replis, les excroissances et les cavités formaient un espace complexe. Les cils vibratiles, comme de bons petits soldats, ondulaient dans un même ensemble, vous invitant à poursuivre plus avant vers les ténèbres. »

Ces Tristes revanches composent un recueil de nouvelles où les personnages apparaissent une fois en personnage secondaire, reviennent sur le devant de la scène la fois suivante. On passe devant des lieux qui semblent anodins, mais quand on s’y rend par la suite, on y découvre des pièces inquiétantes où sont entreposés des monceaux de kiwis ou des instruments de supplice.

La réalité, Ogawa ne cesse de nous le dire dans ses œuvres, n’est pas la simple image que l’on perçoit.
Elle a une profondeur inquiétante qui se dévoile quelquefois si l’on ouvre une porte, si on observe au fond d’une bouche, si l’on essaye d’arracher le cœur d’une danseuse.

Ce recueil est une excellente façon de pénétrer dans cette œuvre foisonnante si vous ne la connaissez pas, de se réconcilier avec elle, si vous vous en êtes éloignés.
Et quand vous aurez refermé la dernière page, vous allez immanquablement reprendre le livre par le début, pour essayer de dénouer les fils qui relient les événements, les personnages, les lieux entre eux et qui donnent à cette œuvre un petit goût du Altman de Short Cuts.



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