Trois hommes seuls, Christian Oster

Clément Solym - 07.10.2008

Livre - trois - hommes - seuls


Trois hommes seuls partent ensemble pour rapporter à l’ex- de l’un deux une curieuse chaise, objet théâtral sur lequel viendront se greffer bien des péripéties. Cette qualité d’être « seuls », c'est-à-dire sans femme au moment de leur voyage, en fait les réunit. Ils sont seuls, mais ne se quittent guère. Ces hommes étranges, sont également silencieux, introspectifs et se livrent à des loisirs bizarres comme :
  • Poser un filin au sol et se maintenir en équilibre pour le parcourir
  • Croiser une femme, toujours la même, peut être une autre, au regard étrange et pénétrant dans des lieux aussi incongrus que la station de métro Miromesnil à Paris, un endroit indéterminé sur l’autoroute du sud, avant Valence, et plus tard, dans un appartement en désordre de Bastia.
  • Se passionner pour les casquettes américaines et découvrir que la marque brodée sur le devant n’est là que pour éviter qu’elle ne s’avachisse lamentablement.
Les incongruités s’enchaînent dans les romans de Christian Oster. Dans une interview à Lire, il disait en 2005 : « Tous mes personnages sont, en général, peu déterminés. Mes héros travaillent toujours dans le tertiaire et n'ont pas vraiment de qualification. C'est une image de moi que j'ai gardée ».

Nous ne savons rien d’eux et pourtant après quelques pages, nous en sommes très proches. Ils savent que le trivial côtoie le sublime, le quotidien, l’exceptionnel et que notre vie minuscule est aussi bouleversante qu’un événement cosmique : « … je suis allé trouvé Cyril et je lui ai dit que je le remerciais, que je l’aimais de m’avoir fait rire ainsi, que j’avais oublié quelques instants en le regardant que nous allions tous mourir, merci, m’a-t-il dit, bref, nous avons parlé… »

Disant tout cela, je n’ai rien dit d’un style unique qui mêle narration et dialogue de façon absolument géniale, idée subtile que n’avait fait qu’effleurer en son temps la grande Nathalie Sarraute, experte ès « usage de la parole ». Le narrateur raconte et glisse progressivement dans le dialogue grâce à une virevolte qui nous téléporte à ses côtés. Il n’y a pas trois hommes seuls, mais trois hommes et un lecteur, serrés dans une voiture en direction du sud. Car c’est vous qui êtes assis sur cette chaise posée les quatre fers en l’air, à écouter les élucubrations drolatiques des trois compères :

« Nous nous consultâmes tous les trois du regard pour décider de ce que nous allions faire, encore que Marc eût déjà ébauché un mouvement de retrait, mouvement que j’interrompis tout de suite en lui demandant d’attendre afin que nous réfléchissions ensemble non pas à ce que nous allions faire, mais à ce que nous allions faire de la chaise, ce qui revenait au même en vérité, car déclarai-je à Kontcharski, je suppose qu’aucun de nous trois n’a envie de s’asseoir pour l’instant, et alors on fait quoi ? »

Oui, alors, on fait quoi ?

Vous l’avez compris ce livre est un pur plaisir qui nous emmène toujours plus loin dans des situations toujours plus incongrues que nous tous lecteurs
, amassés côte à côte dans cette petite voiture n’avons pu imaginer. Si tout cela ne vous a pas convaincu, sachez qu’à la cent quatrième page, vous aurez le plaisir infini de lire pour la première fois de votre vie, un passé simple du verbe dire qui réinvente tout simplement le langage : « Bonsoir, dit-il, bonsoir, dîmes-nous l’un après l’autre en énonçant nos prénoms »

Bonsoir, Christian, je m’appelle Cécile et je rêve que pendant le demi-siècle qui vient vous continuiez à déposer aux premiers jours de l’automne sur les tables encombrées des librairies un gros livre blanc au titre minimaliste qui me transportera aux côtés de vos personnages toujours plus loin aux confins de l’humanité.


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