Trois quarts d'heure d'éternité : l'amour en prison

Virginie Troussier - 09.07.2014

Livre - amour - prison - désir amoureux


Trois quarts d'heure d'éternité est le traité minutieux et frénétique d'une passion, un livre à la grâce contenue, qui maîtrise à merveille son obsession du ressassement, son désir toujours tendu à l'extrême.

 

De sa naissance à son carambolage, les phases de transformation affluent: miracle ou piège, bouée de sauvetage, bombe à retardement, l'amour serait d'emblée ce secret gardé pour soi, cette évidence impossible à partager.

 

Rebecca Wengrow raconte l'histoire de deux amants qui se retrouvent régulièrement en prison durant trois quart d'heure. Au parloir, l'amour physique est interdit, mais la réussite de ce livre tient au récit d'une tension permanente, tout est feu, tranchant, à fleur de peau. La prison est un lieu dévolu à l'exultation des sens, au décuplement des désirs et au foisonnement des fantasmes. D'où la force contenue de ce texte, rivée à une zone floue, indécidable, qui borde le récit d'une légère ambiguïté, ce laps de confusion inhérent à une forme de solitude, de réserve fondamentale qu'on retrouve chez l'héroïne du roman.

 

C'est ici un mouvement esthétique du désir qui se dessine, un désir sans raisons. Amour fou qui la mène à la dévotion tant l'homme aimé, même présent, lui échappe. La prison pourrait presque être une image, comme si toute présence amoureuse portait en elle, intrinsèquement, une part d'absence – comme si l'amour ne pouvait advenir que pour et par cette absence dans la présence de l'autre.

 

L'amour serait déjà cette fiction que l'on invente pour combler le manque dans l'autre, le manque de l'autre. Les rituels des visites, ces « trois quart d'heure d'éternité » vont entrer en jeu pour se « refaire », se reconstituer une intégrité trouée, voire pulvérisée par la manque de l'autre aimé. Ils s'imposent comme le seul moyen pour reconstituer cet autre disparu, le posséder enfin entièrement, voire le fétichiser pour s'éviter de disparaitre, soi-même, à la vie.

 

 

Finalement, dans cette pièce en prison, se dressent des cloisons autres, des cloisons de soie dans ce labyrinthe parfois délétère qu'est l'amour. L'art du recul, de l'analyse, prend ailleurs possession du texte, comme si l'auteur y voyait une manière de déconstruire le sentiment amoureux, une ruse pour mieux le pousser dans ses retranchements. L'amour en prison soit, mais alors en forme de confession et totalement ouvert.