Trouver un lit à clous chez Ikéa : le conte de fées-kir de Romain Puértolas

Nicolas Gary - 04.09.2013

Livre - armoire - magasins Ikéa - fakir


C'est une histoire comme on les aime, drôle, burlesque, parfois bouffonne, mais profondément humaine. Romain Puértolas, ancien DJ, qui a passé 15 années de sa vie derrière des platines vient de publier au Dilettante L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea. Un titre improbable, pour un roman qui ne l'est pas moins. 

 

Ajatashatru Lavash Patel est donc fakir de son état, fraîchement arrivé à l'aéroport Charles de Gaulle, pour se rendre chez Ikea. Il est parvenu à berner ses fidèles, qui lui ont payé le billet d'avion, afin qu'il achète un modèle de lit à clous. C'est qu'il n'existe pas de magasin Ikéa en Inde, « en revanche, j'ai appris voilà quelques semaines qu'il existait réellement un modèle de matelas à clou, qui a été vendu en 2009 », souligne avec un sourire l'auteur. Avec des tarifs qui varient en fonction du nombre de clous. La réalité et la fiction, décidément... « La matière même du roman, qui était la plus irréaliste... est en fait très réelle ! »

 

Sauf que notre fakir va se retrouver bien attrapé : armé d'un faux billet de 100 € imprimé d'un seul côté, il lui manque 15 € pour acheter son lit. Comment faire ? En arnaquant Marie Rivière, qu'il rencontre à la cafétéria du magasin : il s'équipe de ses lunettes préalablement cassées, et fait croire à la naïve cliente qu'après l'avoir bousculé, c'est elle qui est responsable de leur état. Marie se confond en excuses, offre 20 € au fakir, et lui propose de déjeuner avec lui. 

 

Et là, c'est le miracle de l'amour. Un fakir, ça n'éprouve pas de sentiment, ça n'est pas courtisé, et pour le coup, Ajatashatru est littéralement envoûté. Un comble. Le premier choc émotionnel d'une longue série, qui va littéralement transformer cet escroc de bas étage. « Oui, c'est un roman initiatique, à travers les voyages qu'Ajatashatru va faire. » Dans l'impossibilité de quitter le magasin, le fakir va en effet s'endormir sur l'un des lits d'exposition, et pour échapper à l'équipe qui vient remballer les anciens modèles, il s'enferme dans une armoire, qui part en direction de l'Angleterre. Le premier saut d'une longue série, qui lui fera traverser l'Europe, et rencontrer des personnages hauts en couleur.

 

« À mesure de son voyage, le fakir va s'ouvrir, découvrir des émotions qu'il ignorait, et apprendre à donner de l'amour, lui qui n'était capable que de petits mensonges et de larcins médiocres », poursuit Romain Puértolas. Pas un changement radical, mais une impulsion dont le révélateur sera cet amour soudainement ressenti pour Marie Rivière, la cliente de l'Ikéa. « C'est une force incroyable que l'amour, ça fait changer une vie du tout au tout. » Et au fil des rencontres, c'est une carte du tendre que le fakir parcourt, s'ouvrant à des sentiments toujours nouveaux, toujours inédits : compassion, partage, désintéressement, joie... Une initiation à l'humanisme, par les sentiments les plus simples, « et toute une humanité à explorer ». 

 

 

IKEA sign

kaktuslampan, CC BY SA 2.0

 

 

Un fakir qui ouvre son coeur, alors qu'il partait acheter un lit à clous... Et si l'on évoque Montesquieu ou Voltaire pour parler du conte de Romain Puértolas, il se sent flatté, bien entendu, mais refuse « toute idée moralisatrice. Je ne donne de leçons à personne. J'ai écrit une histoire d'amour, avant tout, pas une satire sociale ». D'amour, certes, particulièrement drôle, tant les situations seront rocambolesques.

 

Le fakir va ainsi se changer en écrivain humaniste, rédigeant un roman sur des bouts de papiers, puis finissant sur sa propre chemise. « C'est un peu moi, cela », plaisante Romain. « J'écris dans le RER, sur des papiers, des emballages de chewing-gum, ou sur mon téléphone. Il m'a fallu deux mois, à raison de deux heures par jour. Alors, oui, écrire sur une chemise, c'était dans la continuité », plaisante-t-il. Et qui dit roman, dit éditeur, bien entendu : le roman d'Ajatashatru va être acheté pour 100.000 €... alors qu'il ne contient que quatre pages. Et pas n'importe où : à Rome, après avoir rencontré l'actrice Sophie Monceaux, qui va se prendre d'affection pour le fakir qu'elle a découvert dans une de ses malles, à la place des robes qu'elle y avait rangées.

 

Dans son voyage, Ajatashatru arnaquera un chauffeur de taxi gitan qui le pourchassera à travers la France, l'Angleterre l'Espagne et l'Italie. Il partagera le sort de clandestins soudanais tentant d'entrer en Angleterre. Il passera dans un simple transit à l'aéroport de Barcelone, avant de se retrouver dans un hôtel de luxe à Rome avec une prestigieuse actrice. Tout y est fantasque, improbable, dans des situations bourrées d'humour - et d'une tendresse toute particulière.

 

« Chacun y trouvera ce qu'il veut », conclut Romain, avec modestie. Fantasque et rafraîchissant, son personnage nous embarque dans un véritable conte de fées-kir d'une génération nouvelle.