Tu n'as pas tellement changé : au frère qui ne m'a pas sauvé

Cécile Pellerin - 03.02.2014

Livre - sida - mort - famille


En juillet 1995, Philippe meurt du sida. Il a trente-quatre ans. Son frère aîné, Marc Lambron, écrit ce drame.  Ce manuscrit resté en l'état, paraît près de 20 ans plus tard, lorsque le souvenir du défunt n'est plus aussi prégnant ou déchirant.

 

Une distance nécessaire qui permet au récit d'éviter tout pathos mais concentre néanmoins une profonde détresse bouleversante, à la fois très intime, unique et pourtant, d'une portée universelle. Elle résonne comme une tragédie « ordinaire », en mesure d'être éprouvée par chacun d'entre nous,  capable de rappeler combien l'être humain est vulnérable, toujours en sursis. « Mon frère ne m'a plus été sensible que par la blessure. »

 

Ce récit est poignant, interpelle aussi par la justesse des mots à exprimer la douleur de l'absence, la maladie et la souffrance ; sans emphase ni détours. Dénués de tous concepts abstraits ou peu accessibles, les mots ne sont ici que l'expression de sentiments sincères, immédiatement communiqués et, de ce fait,  reçus par le lecteur en accord parfait.

 

Un texte pur, autosuffisant. Nul besoin de commentaires. S'en imprégner juste. Même si la douleur reste très personnelle, elle est  pourtant aussi une sensation commune que Marc Lambron formalise et partage au plus près d'autrui. Avec intensité et sobriété.

 

Au-delà de la maladie qui s'empare de Philippe, c'est aussi la relation fraternelle que Marc Lambron relate dans ce récit. Une relation très ordinaire, au départ, entre deux frères que rien ne rapproche forcément. « Les fratries sont le pays du malentendu. J'occupais trop de place, sans mesurer qu'il en était peut être malheureux. » Deux vies distinctes, avec des séparations, des destinées parallèles, des ambitions différentes qui vont se rapprocher pour s'unir dans la maladie de l'un et se lier jusqu'à la mort, d'une force indéfectible. « Le temps qu'il lui restait, je le faisais mien. »

 

Une maladie (le sida) qui oblige le narrateur à poser un regard profond sur l'existence de son frère, à expérimenter lui-même une nouvelle approche de la  vie, plus consciente de la mort, plus instantanée, empreinte de sagesse, « sa mort est en moi, je la combats au-delà de sa victoire comme je l'ai refusée quand il était là […] J'ai été contraint d'apprendre le prix de l'instant, d'aller les yeux ouverts vers la beauté du monde »  ; à trouver subitement certains états d'âme futiles, certains questionnements vains et inutiles. « La fantasia des divorces, les psychanalysés bien portants qui grattent leur coffre à jouets, les violons de l'ego ordinaire, merci bien. »

 

Il raconte également sa peine, son immense souffrance, son chagrin face à la douleur, au temps désormais compté, mais si précieux avec son frère puis ensuite face à cette absence si violente qui occupe toutes ses pensées, transforme l'existence.

 

Il dit sa peine sans colère, manifeste son impuissance face à la maladie qui affaiblit, décharne et ronge le corps, rend hommage au combat de Philippe, exemplaire, alors qu'il se sait condamné,  à sa lutte absolue jusqu'à ce que le traitement ne suffise plus à retarder l'inéluctable et le plonge dans une sordide dépression. Il l'accompagne, le soutient autant qu'il peut lorsque le doute, la peur, la lucidité torturent davantage, lorsque le corps tout entier crie sa douleur, refuse encore la fin. Il se tient là, désarmé pour sauver, incapable de guérir.

 

Un hommage au frère, empreint de pudeur et d'émotions. Une lecture de souvenirs préservés, écrits  il y a près de 20 ans et publiés aujourd'hui, comme pour protéger Philippe de l'oubli.

« Je vieillirai sans mon frère […] On peut ruser quelque temps, faire comme s'il était en voyage. Il ne reviendra pas. Je ressens sa mort comme un arrachement inguérissable. »