Un adolescent désarmé, tué par un policier : survivre à la colère et la haine

Nicolas Gary - 01.03.2018

Livre - 2Pac gangsta rap - amérique haine raciale - violence société Amérique


Rien ne résumera avec précision le roman d’Angie Thomas : l’adolescente Starr Carter est une porte d’entrée sur un univers complexe, dense – et pas simplement parce qu’il est celui d’adolescents. On n’entre pas dans une forêt de signes, mais certaines références sont nécessaires pour en saisir les clefs.


 

 

Pour mieux cerner ce texte, il faut d’abord saisir le titre, The Hate U Give, qui forme le mot THUG, ou voyou, criminel. Un acrostiche qui avait été hissé au rang de concept par le rappeur Tupac Shakur – 2Pac –, assassiné le 13 septembre 1996. Il y avait ajouté, Little Infants Fucks Everybody – formant le mot LIFE, la vie. « Ce qui veut dire que ce que la société nous fait subir quand on est gamin lui pète ensuite à la gueule », explique l’un des ados dans le livre

 

THUG LIFE, la vie de malfrat, tout un emblème dans le gangsta rap, mais, plus largement, un mode de vie pour une partie de la population noire américaine. Disons même : c’est le revers de médaille du Rêve Américain, que l’on s’approprie en sortant des sentiers battus : la lutte sociale s’ajoute à l’épanouissement du self made man. La success-story, mais avec des concessions

 

Thug Life est d’ailleurs le nom d’un des groupes réunissant Tupac Shakur, Big Syke, Stretch, Mopreme Shakur, The Rated R et Macadoshis, avec un album éponyme, diffusé en 1994. 

 

The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody : ou comment la haine que l’on inculque aux jeunes finit par tous nous niquer.

 

Interview Angie Thomas :
Dans l'Amérique moderne, exercice de haine ordinaire...

 

Et voici comment, sans cette première clef, on passerait à côté de toute la profondeur du roman. Angie Thomas se réfère souvent à Tupac – intronisé dans le Rock and roll Hall of Fame en juillet 2017. De fait, la couverture même représentant la jeune Starr Carter, avec son bandana dans les cheveux, est très certainement une allusion à ce que le rapper apparaissait souvent avec un même bandana...

 

L’histoire est donc celle de Starr, témoin d’un meurtre perpétré par la police, qui va découvrir l’activisme : la mort de Khalil, alors même qu’il était désarmé, sera la porte d’entrée vers une prise de conscience. Car bien entendu, le policier était blanc, et pas Khalil. C’est tout l’équilibre d’un monde qui se trouvera fragilisé, voire brisé, dans l’esprit même de Starr.

 

Elle qui naviguait entre deux mondes, le quartier noir pauvre où elle vit, et le lycée chic de banlieue, qu’elle et son frère fréquentent. Et le secret qu’elle va garder deviendra plus écrasant et menaçant qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Unique témoin du crime, elle va porter, du haut de ses 16 ans, toute la férocité et la colère que la communauté ressent. Si elle parle, tout explosera...




 

Roman fulgurant, THUG ne cache rien de ses intentions : le style est sans concession, sans enrobage. Quand on flirte avec la fin du monde, personne n’a le temps de prendre des pincettes. La violence raciale ne tolère aucune excuse, et la perspective de cette narration depuis les yeux de Starr rend chaque acte plus criant de vérité. 

 

Rien ne ressemble à un stéréotype : la vie est puissante, rageuse, dominée, humiliée, selon que l’on se trouve d’un côté où l’autre de la barrière. Et pourtant, rien n’est figé dans un manichéisme trop simpliste : THUG n’est pas l’affrontement entre les WASP privilégiés et nantis et la communauté afro-américaine pauvre. On y parle au contraire de l’apprentissage du vivre ensemble, c’est drôle, parfois déchirant, mais éminemment réel.

 

L’ensemble est un plaidoyer fort en faveur du mouvement Black Lives Matter, né de ce que George Zimmerman fut acquitté dans le procès de l’affaire Trayvon Martin. Coordinateur de la surveillance du voisinage, Zimmerman avait tiré sur l’adolescent de 17 ans, la nuit du 26 février 2012 – alors qu’il était désarmé. Mais THUG délivre un message, et enseigne sans avoir un discours moralisateur.

 

On l’achève et le sentiment d’un hommage à la culture afro-américaine, dans ce qu’elle peut avoir de complexité, se dévoile. Par les yeux d’une adolescente, le tableau est brossé sans concession ni accommodement. Il en raconte certainement plus sur la société américaine, et ce que vivent les noirs dans l’Amérique contemporaine – sous couvert de fiction, plus frappante qu’un essai ne pourrait l’être. 

 

Tout en subtilité et en brutalité, Angie Thomas signe un livre majeur, indispensable. Et certainement pas réservé aux adolescents. 

 

L’adaptation pour le cinéma est d’ores et déjà prévue, avec Amandla Stenberg dans le rôle de Starr Carter : on n’imagine pas que la bande-son puisse faire l’économie de Tupac.  


Angie Thomas, trad. Nathalie Bru – The hate U give : la haine qu'on donne – Editions Nathan – 9782092576731 – 17,95 €

Texte lu sur iPhone 6 Plus
 


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