Un adolescent et sa mère détestée : de la haine à la rage

Cristina Hermeziu - 11.04.2018

Livre - Tatiana Tibuleac récit - maman yeux verts - relation mère fils


Elle est cruelle, abrupte, intraitable. Tatiana Țîbuleac n’a pas de pitié. Elle malmène ses personnages, elle les roule dans la farine, les manipule, nous manipule, nous, lecteurs de chair et de sang, prêts à recevoir, en toute intimité, ce taré d’Aleksy et son incroyable histoire d’amour-haine pour une mère aux yeux verts. L’été où maman a eu les yeux verts est un titre poétique et un récit inclassable.



 

 

Avant ce roman poignant aux phrases cassantes, l’écrivaine a déployé son style en composant un recueil de « fables modernes » (Fabule moderne, non traduit à ce jour). Petite collection de croquis volés à son quotidien français, elle y a épinglé des éphémérides et autres vies minuscules, ramassées avec une certaine urgence, comme ces cailloux, soudainement, si expressifs — qui nous séduisent le dernier jour de vacances sur une plage. 
 

Née en 1978 à Chișinău, en République de Moldavie, figure aimée des journaux télévisés, Tatiana Țîbuleac a quitté sa vie de journaliste vedette pour s’installer en France. Fantasmée, Paris serait bien le centre du monde de l’effervescence littéraire, mais elle est surtout une sacrée tour de Babel qui a fait à Tatiana un immense cadeau : l’anonymat. 
 

« Enfin anonyme au cœur d’une ville où tout un chacun rêve de célébrité, cela a libéré ma plume », témoigne l’écrivaine qui place nonchalamment les personnages de L’été où maman a eu les yeux verts dans le décor du nord de la France : c’est là, dans cette campagne quelconque, aux horizons jaune tournesol à la Van Gogh, qu’elle prend du plaisir à dessiner des destins, à raconter une histoire de famille londonienne aux origines polonaises qui déchire le cœur.
 

Circulez : cœurs sensibles s’abstenir
 

Personnage destructeur et mal aimé, écorché vif et esprit génial, l’ado Aleksy hait sa mère au plus haut point. Armé de mots tranchants et de pensées terribles, jouissif par son humour presque trash, il juge sans cesse sa génitrice, la conspue et la crucifie. Que se passe-t-il dans l’âme de cet enfant hypersensible, cynique et enragé, pour qu’il accepte de rester auprès de sa mère moribonde le temps d’un été, à la regarder s’évaporer avec grâce de sa vie brisée ? 
 

Certes, Aleksy pourrait être l’un des camarades violents du turbulent Steve – le personnage du film Mommy de Xavier Dolan (2014), et sans doute la voix électrique de la romancière suisse Aglaja Veteranyi, auteur de Pourquoi l’enfant cuisait dans la polenta (1999), ne semble loin non plus. Au-delà du hasard de ces échos, l’originalité de Tatiana Tibuleac repose entièrement sur l’intensité de l’émotion taillée dans la chair des mots. Le trouble s’installe, haletant, après seulement quelques lignes, jetées sur la page d’un geste précis, maîtrisé : et puis circulez. Cœurs sensibles s’abstenir, s’apitoyer sur son sort ne fait pas partie des options de ce récit, de cette écriture. 
 

Le lecteur découvre l’histoire de cette famille ordinaire aux origines polonaises, installée en Angleterre et transplantée pour un été au nord de la France, comme s’il devait composer petit à petit l’image terrifiante et fascinante d’un puzzle. Chaque chapitre est une petite pièce en soi, brève, autonome, concrète et poétique, presque indifférente au voisinage des autres morceaux. Il n’empêche, les scènes de flash-back et le présent du récit, que le narrateur ado emboîte les uns aux autres, révèlent ensemble les détails d’un magnifique et douloureux portrait. 
 

Croqué avec des traits stylistiques d’une violence éclatante, d’une beauté effarante, L’été où maman a eu les yeux verts est le portrait d’une mère laide que la dernière saison de sa vie, passée aux côtés d’un fils rebelle, transfigure et rend gracieuse. Forte en jeux de séduction façon trompe-l’œil, Tatiana Țîbuleac sait peindre en filigrane la rage qui s’adoucit, sans diminuer pour autant la tension de l’écriture, sans édulcorer ni le sort des personnages ni les mots qui le disent. C’est le charme âpre de cette jeune écrivaine déjà mûre, impitoyable, manipulatrice et séduisante dès ses premières lignes.

Les voici : « Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé… »

 

 

Tatiana Tibuleac, trad. Philippe Loubière — L’été où maman a eu les yeux verts — Éditions des Syrtes — 9782940523719 – 15 € | Ebook 9782940523924 – 10,99 €
 


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