Un article de Simona Modreanu sur "La nuit du Vojd" dans la revue roumaine "Convorbiri literare"

Les ensablés - 01.12.2011

Livre


Chers lecteurs

Simona Modreanu, professeur de l'Université de Iasi, fera paraître prochainement dans la très sérieuse revue littéraire roumaine "Convorbiri literare" sa critique de mon livre La nuit du Vojd.

Vous trouverez ci-dessous la traduction en français de cet article; traduction réalisée par Simona Modreanu elle-même. Vous pourrez par la même occasion constater le niveau extraordinaire de son français. Il est d'ailleurs fort possible qu'elle s'occupe de la traduction de mon livre. Car mon livre, je puis vous l'annoncer, paraîtra en langue roumaine, la date n'étant pas encore décidée.

C'est pour moi une grande joie, comme vous pouvez l'imaginer, et je la dois justement à Simona Modreanu, spécialiste de Cioran et qui suit de très près la littérature contemporaine française.

Le fabuleux destin d’Ivan Zamiatine

  Vojd. Mot à résonances magiques, grave et ténébreux et séduisant. Son articulation remplit rondement l’espace du dire, tout comme l’homme derrière le symbole envahit l’existence intérieure et extérieure de celui qui en subit le charme. Staline aimait se faire appeler le Vojd, le Dirigeant, le Guide suprême, synonyme du Fűhrer allemand, du Duce italien ou de l’espagnol Caudillo. Même Putin commence à se voir attribuer ce titre par une certaine partie des médias russes… L’Est et l’Ouest réunis sous le signe du totalitarisme, l’Occident et l’Orient rassemblés dans le même creuset où le pouvoir aveugle et arbitraire écrase les destinées. Aucune différence entre le communisme et le capitalisme, pas de fond, en tout cas. C’est ce que nous dit Hervé Bel, auteur d’un inattendu et brillant premier roman, La nuit du Vojd (Paris, Jean-Claude Lattès, 2010), roman pour lequel, d’ailleurs, il a reçu un prix respecté par les connaisseurs, le Prix Edmée de La Rochefoucauld. Portant le nom de la duchesse qui, pendant longtemps, a été la présidente du jury du prix Fémina, il a été créé en 2000 et récompense chaque année un écrivain pour son premier roman. L’an dernier, donc, l’honneur est revenu à Hervé Bel, frais débarqué dans le paysage des lettres parisiennes, qui a fortement secoué les consciences bien pensantes avec une thèse qui a certainement scandalisé ceux qui souhaiterons toujours conférer des attributs différenciés au Mal. Hervé Bel a le courage de dire – dans une narration poignante et dérangeante, qui vous tient à bout de souffle – que le Mal est unique, qu’on l’habille en tuniques râpées ou en costumes Armani pimpants, qu’il pointe dans les slogans démagogiques ingurgités par le peuple et dans le craquement des os brisés des dissidents, ou qu’il ricane ironiquement dans le coin des mots parfumés, doux et mortellement insinuants. Le prix est le même – des vies cassées, des destins tordus, une aliénation tragique, à tel point qu’on se demande si une fin brutale ne serait pas préférable à une solitude mutilante. Dans tous les cas, la barbarie, fût-elle soft ou hard, conduit au même résultat : l’extinction de l’être, le silence de la voix sacrée des tréfonds de l’âme, l’étouffement de l’esprit critique et de la volonté d’action, la mort de la parole qui désigne une réalité et la naissance des palabres qui renvoient en boucle à elles-mêmes… Hervé Bel est un homme paradoxal. Un cadre parisien, encore jeune (né en 1961), avec de sérieuses études de droit et d’économie, travaillant dans une des plus grandes banques françaises, Société Générale, très apprécié sur le lieu de travail et content de son activité, qu’il ne juge point routinière ou nocive, un homme affable, souriant, spontané, attentif à ceux qui l’entourent, interlocuteur parfait et subtil, à la curiosité vive et intarissable dirigée vers tout ce que représente la nature humaine. C’est également un bon connaisseur de l’Est (il a fait un long séjour en Tchéquie et des voyages dans d’autres pays ex-soviétiques, Prague étant d’ailleurs le seul toponyme explicite du roman), un lecteur passionné non seulement par la littérature française, mais aussi par l’histoire et la politique russes, tout spécialement attiré par les origines et les manifestations du totalitarisme comme plaie inscrite, peut-être, dans nos gènes. Et le même Hervé Bel vous décrit, avec une maîtrise psychologique presqu’effarante, un espace concentrationnaire doré, dévoilant le cynisme d’un monde qu’il connaît bien, quoique n’ayant jamais personnellement traversé cet enfer (comme, par exemple, Amélie Nothomb, qui raconte sa société japonaise de l’entreprise dans Stupeurs et tremblements). L’habileté de l’auteur à créer et à entretenir l’équivoque, de telle sorte que ne se sentent ”négligés” ni les libéraux occidentaux ni les crypto-communistes de l’Est, est déjà saisissable au niveau de base de la construction romanesque, celui du choix des noms de personnages et de lieux. Car tout lecteur, de quelque horizon qu’il provienne, a la tentation, peut-être inconsciente, de situer dans le temps et surtout dans l’espace les événements qu’on lui présente, par une exigence naturelle d’identification et de vraisemblable que les expériences autoréférentielles postmodernes n’ont pas fait disparaître. Nous, ceux qui vivons de ce côté-ci du Mur, nous avons le sentiment que l’action se déroule à l’évidence dans la zone d’influence soviétique, si ce n’est même chez la mère Russie, étant donné le nom slave du personnage principal, Ivan Zamiatine, mais aussi le sobriquet du grand marionnettiste, Vojd, ou ceux qui évoquent de grands écrivains russes, dont sont affublés les amis de jeunesse d’Ivan - Gontcharov, Dosto, Tourgui. A l’ouest du Mur, en revanche, on trouve familières l’ambiance, la hiérarchie, les intrigues, la lutte pour le pouvoir et la si vantée fraternité au sein d’une grande société multinationale. En fait, tout le monde a raison, et Bel joue astucieusement sur les deux plans, avec une adresse savoureuse, laissant la balance pencher tantôt d’un côté tantôt de l’autre, tablant en dernière instance, par cette duplicité implicite, sur l’identité de structure entre les deux types de totalitarismes : la prémisse du mépris pour l’irréductible de l’être individuel, la culture de la massification, du nivellement médiocre, de la méfiance généralisée, de la peur atteignant des dimensions mythiques et, bien sûr, des sanctions destinées à ruiner sinon l’existence physique, du moins celle spirituelle. A ceci près que, toutefois, le communisme était plus simple et rudimentaire dans sa construction sociale, relativement prévisible, et parmi ses dirigeants, on trouvait rarement des personnes remarquables, ne fût-ce que du point de vue intellectuel. Or, la mise en scène libérale est plus sophistiquée, les leaders sont, généralement, compétents et intelligents, et les morsures font apparemment plus mal lorsqu’un semblant de voile démocratique et tolérant les recouvre. Il y aurait beaucoup à écrire sur le choix des formules de désignation des personnages ; en dehors de celles qu’on a déjà mentionnées, la plupart des figures interchangeables se cachent sous des initiales anodines: V, C, Y, des acronymes - Dog, ou, plus rarement, des prénoms, surtout les femmes. Seule la ”victime”, signalée d’emblée, se particularise par un nom de famille sonore (et interprétable !), Grossman. Quant au héros du conte, parce qu’entier au début, somme de potentialités non écloses, il est l’unique bénéficiaire d’un nom et d’un prénom. Comme dans un Bildungsroman à l’envers, le jeune et flamboyant Ivan Zamiatine, paré de tous les atouts possibles – famille aisée, éducation sans faille, esprit aigu, culture humaniste étendue, charme physique et intellectuel magnétique, entouré par des amis dévoués et promis à une merveilleuse histoire d’amour avec la belle Nathalie, ce jeune homme donc arrive en quelques mois (intervalle d’ailleurs non précisé dans le roman) à tout perdre – carrière prometteuse, amis, femme, famille et tout d’abord, le respect de soi et la dignité humaine. Les sacrifices si facilement consentis afin de gravir l’escalier étroit de la puissante Organisation, afin de se faire apprécier et même aimer par les supérieurs hiérarchiques, afin de devenir indispensable et de goûter à l’atmosphère éthérée de l’élite, paraissent soudainement dérisoires et criminels sous l’éclairage de la succession des événements jusqu’au désastre final. Il a voulu être des leurs. Les hommes en noir. Les inspecteurs. Les enquêteurs. Ceux qui croient détenir la clé des mécanismes du formidable instrument d’opression du Guide, ceux dont la mission est de harceler et de punir les plus faibles, les vieux, les trop indépendants. Sur les traces de son père, lui aussi ancien cadre de haut niveau dans l’Organisation dirigée par le demi-dieu Vojd, Ivan met rapidement ses ambitions, ensuite ses rêves et toute sa vie au service de ce personnage presque invisible, qui éveille une espèce d’adoration inconditionnelle chez ses employés, qui distribue récompenses et pénalités à sa guise, qui décide de la vie ou de la mort, parfois par un simple haussement de sourcils. (…) Vojd. Plus que jamais il me fascinait, comme fascinent les histoires de crimes subtils, où le mal atteint soudain à une certaine métaphysique, au surnaturel même, et comble ainsi, fugacement, le besoin que nous en avons. C’est pourquoi nous supportons aisément la terreur imposée par les tyrans.” (p.285) L’arbitraire et l’imprévisible figurent parmi les moyens de soumission les plus efficaces. N’importe qui peut se préparer à recevoir ou même à parer un coup s’il a conscience d’un danger imminent, mais le sublime de la force manipulatrice réside dans la répartition apparemment fortuite d’éloges et de gifles, de sorte que la sérénité et la sécurité ne soient jamais vraiment acquises et que personne ne se sente à l’abri d’un brusque revirement. L’incertitude et le manque de sens des louanges ou des punitions sape les fondements de l’être humain plus profondément et sûrement que ne le ferait la brutalité explicite. Grossman se révèle, au cours de la narration, comme un chef intègre, performant, loyal, dont le seul grand ”défaut” est d’être le mari d’une belle femme que Vojd convoite. Pour satisfaire à ce caprice, il n’hésite pas à utiliser, patiemment, de sa monstrueuse capacité à casser les âmes de ceux qui l’entourent, jusqu’à pousser sa propre femme au suicide. Il le fait également avec Grossman, quelques années plus tard, se servant cette fois-ci de la ”gâchette” Ivan, dont il se débarrasse par la suite avec la même cynique aisance. Que les systèmes fermés sont dangereux et destructifs, nous le savons tous, par expérience ou par les livres. Mais Hervé Bel va plus loin dans l’exploration des souterrains de l’esprit humain, dévoilant le processus de transformation en esclave conscient et propagateur fanatique d’un individu doué, par ailleurs, de toutes les ressources nécessaires à la résistance critique. Plus bouleversante encore que la dégradation morale d’Ivan, vite absorbé par l’Organisation tentaculaire, est sa lucidité, la conscience de cette chute, la poursuite de l’évolution de la déchéance personnelle avec une espèce de dédoublement masochiste. Chaque pas vers l’irrévocable fait plus mal que le précédent, mais il semble que son propre enlisement exerce sur lui une fascination paralysante. Il est vrai que l’habitude crée, à la longue, une relation morbide entre la victime et son bourreau, celle-là finissant presque par aimer ses chaînes ou, en tout cas, par se sentir seule si on les lui enlève. Mais Ivan est jeune, intelligent, libre de se retirer de l’engrenage avant chaque geste qui le compromet davantage. Pourquoi ne le fait-il pas ? Y aurait-il quelque part, inscrite en nous, une fatale attraction pour le trop tard ? Une impatience infantile à tirer sur la corde jusqu’au point de rupture ? Parmi les nombreuses différences de nuance entre le communisme et le capitalisme, il y a une que l’auteur refuse, à juste titre, de tirer au clair : le premier vous entraîne sous le rouleau compresseur général, il vous ”collectivise” jusqu’à broyer votre capacité à réagir individuellement, il vous prouve qu’il n’y a plus de sortie du système, si ce n’est par l’enfermement absolu en soi-même, par la mort intérieure assumée. Alors que Big Brother semble plus relaxe, plus détendu, il vous offre plus de chances, la laisse est plus longue et plus flexible. Cependant, au bout, vous êtes tout seul. Et presque personne n’ose décider de tourner la tête et de mordre pour se délivrer…

Simona Modreanu