Un bon moment avec Claude Aveline (1901-1992): "Le poids du feu"

Les ensablés - 11.08.2013

Livre


le-poids-du-feuCet article a été rédigée avant que je ne découvre "le prisonnier" dont j'ai parlé récemment (cliquer ici) Je sais ce que vous pensez: voilà une couverture qui ne correspond pas vraiment à l'esprit de notre blogue: une belle blonde dont on devine le buste derrière des barbelés... Est-ce un SAS? L'édition de poche que j'ai pu me procurer par hasard date des années 70. Claude Aveline (de son vrai nom Eugen Avtsine) n'est pas n'importe qui. Écrivain, poète, il entre en résistance dès 1940 en participant au Groupe du musée de l'homme qui comptera parmi ses membres Jean Blanzat (cliquer ici). Menacé, il entre dans la clandestinité en 1943, d'où il ressortira en 1945 pour reprendre ses activités littéraires. Cet homme était capable de tout écrire. On lui doit, des poèmes, des essais, une série de romans policiers dont le héros est le policier Belot (lire l'abonné de la ligne U). Il a écrit également "La quadrature du sort" qui comporte quatre romans publiés entre 1927 et 1977. Le poids du feu édité en 1959 est le troisième. J'ai lu ce roman dans le train, et je vous le dis, faites comme moi. On y entre immédiatement. Cela se passe en Autriche, à l'automne 1944, alors que les Russes sont à la frontière du Reich. Le docteur Ried est un pédiatre renommé, aimé. Ce matin-là, il se rend à son cabinet, après avoir quitté sa femme Clara, ses deux enfants, et la gouvernante Martha, dévouée à la famille depuis que Madame Ried l'a tirée de la misère. Le brouillard couvrait le pont et la rivière (...) Il y avait là sculpté, sur le groupe de nouveaux immeubles, un aigle énorme qui ne rappelait en rien celui de la vieille Autriche, et une bannière gigantesque à croix gammée qui tombait du toit. Les voitures de ces messieurs occupaient toute la longueur de la façade, déplaçaient beaucoup d'air. InnsbruckLa Gestapo est partout. Ce sont des Allemands, pas des Autrichiens. Le régime se raidit en ce temps d'apocalypse; les arrestations se multiplient. Ried, en marchant, guette le salut des passants. "Heil Hitler!" lui dit-on à chaque fois qu'il croise quelqu'un. Non, il n'est pas menacé, lui, resté toujours à l'écart de la politique, soucieux uniquement de ses patients. Arrivé à son cabinet, il est accueilli par Pacher, son assistante, une nazie intégrale. Elle lui annonce que Kuen, lieutenant de police, qu'il connaît bien pour avoir soigné son fils, l'attend. Kuen, à mots couverts, et par reconnaissance, lui annonce qu'il est en tête de la liste des prochaines arrestations. Pour quelles raisons? Peu importe. On arrête n'importe qui, désormais. On les amène dans des camps dont on ne revient plus. Si Ried ne se décide pas à partir, il sera donc arrêté. Alors commence "le suspens" qui fait que l'on ne s'arrête plus de lire dans un train. Clara, l'épouse de Ried, organise la fuite dans les montagnes du Tyrol. Tout se passe bien, très bien même. Exactement comme elle l'a prévu. C'est tellement miraculeux que cela en devient angoissant. Il faut bien que le malheur entre dans ce roman, sinon il n'y a pas d'intrigue. La famille s'est réfugiée dans un petit chalet loué à un maire ("Bürgermeister") très compatissant. A cinq cent mètres de là, vit une famille de fermiers, avec cinq enfants, qui peut les fournir en laitage, en oeuf et en poulets. Tout est parfait. La neige se met à tomber, tomber, ensevelissant la forêt, les routes. Plus possible de sortir. Il faut vivre dans la petite maison. Le docteur s'ennuie, devient distant, tandis que sa femme essaye en vain de le distraire... Car il sombre dans la mélancolie. Jusqu'au jour où, enfin, le premier malheur intervient: Trudi, l'ainée, tombe malade, et cette maladie fera entrer dans la maison, pour une raison qu'il vous faudra lire, le second malheur, fatal cette fois-ci, qui dévoilera la face cahée, épouvantable, de l'un des protagonistes de l'histoire. Est-ce impérissable? Non, bien sûr. On oublie ce roman comme on oublie un bon verre de champagne, mais le plaisir a été là, et ce n'est pas négligeable: quels auteurs peuvent se targuer d'avoir captivé leurs lecteurs? Et je me souviens aussi que dans ce train qui me ramenait à Paris et à son quotidien, aux dures nécessités de la vie, à l'absence du rêve et de la littérature, je me souviens donc que pendant deux heures j'ai été ravi, ravi au sens propre: le roman m'avait enlevé, confisqué; j'avais oublié qui j'étais, ce que je fais dans l'existence; j'étais avec la famille Ried, dans la neige du Tyrol, dans le chalet bien chauffé, réfugié là, me sentant à l'abri de l'atroce réalité, comme eux, alors que dans la vallée sévissaient encore les nazis. L'intérêt historique de Poids du feu est de rappeler que les derniers mois de la guerre furent également abominables pour le peuple allemand et autrichien, victimes des bourreaux nazis. Pour ceux qui s'étaient tenus à l'écart. Ne pas adhérer totalement à l'idéologie nazie, le pouvoir l'avait accepté au temps des victoires. Un comportement neutre, bienveillant pour tous comme avait le docteur Ried devenait intolérable en période de défaite. Il fallait que les tièdes périssent avec les enragés. C'était justice. Ainsi pensait Hitler.


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