Un escalier de sable, rendez-vous avec un sniper en plein désert

Clément Solym - 13.02.2012

Livre - Benjamin Legrand - militaires - uchronie


C'est un coin de désert où coulait une rivière. Enfin, ça, c'est ce que les vestiges de l'oued quasi asséché peuvent encore nous raconter. Mais dans le village de Al-Jannah, non loin du camp Oasis-1, monté par les forces militaires venues reconstruire un pont, et un hôpital, peut-être, seuls les fantômes coulent encore leur retraite. Et pas toujours des plus paisibles. 

 

Un sniper s'est mis en tête de jouer aux dix petits nègres avec les troupes du colonel Riveltain, et ça tombe, comme des mouches. Comme si l'écrasante chaleur ne suffisait pas à écraser le moral des troupes. Un sniper, venu de loin, peut-être du fond des âges, mais équipé pour le tir au pigeon comme rarement on peut l'être dans la région. 

 

Et les soldats tombent, parce que le sniper fait mouche. Probablement une machine de guerre, comme le confirmera la balistique, avec une portée de 1000 mètres au moins. Et une précision, même par temps humide, de quelques centimètres. Alors dans la région, l'humidité, pas de risque qu'elle puisse détourner du chemin des balles. 

 

La chaleur écrasante mêlée à la crasse ignorance des gradés, qui ignorent joyeusement pourquoi diable on les a envoyés dans ce trou, pèsent sur le moral des troupes. Rebâtir un pont, d'accord, mais que les troufions se fassent tirer comme des pigeons un soir de kermès, voilà qui n'aide pas à maintenir une ambiance joviale. Aux côtés des troupes allemandes et italiennes venues pour prêter main-forte à la reconstruction du pont, les militaires français sont minés. 

 

Et les calembours de l'opérateur radio ne changent rien à la donne. De toute manière, il faut trop chaud pour rigoler. Autant se resservir un whisky, ou un bourbon, ça sera toujours ça de pris. 

 

Et Sammy, qui le premier a connu les balles du sniper, et la mort de son seul ami, Abdel, délire et tombe amoureux du lieutenant Devarrieux. Et les Kevin 1 et 2, qui n'ont rien de mieux à faire que picoler et se marrer défilement. Le sable, ici, c'est jusque dans vos draps qu'il vous poursuit, et si le marchand vous en jette une pleine poignée, GAFFE AUX RÊVES QUE VOUS ALLEZ FAIRE !!  

 

Et au moment exact où il y pensait, une balle de gros calibre lui traversa la gorge et, laissant quelques éclats de métal au pas- sage, le poussa instantanément dans un gouffre sanglant où il se sentit étouffer. Il tenta de gargouiller quelque chose puis, alors que son cerveau s'affolait au-delà de l'imaginable et que son cœur pompait à trois cents à l'heure, un voile blanc étincelant l'aveugla d'un coup. Il entendit la voix de Sammy qui criait. Et c'est ce cri qu'il emporta en perdant connaissance.

 

C'est par cette forme d'uchronie militaire que Benjamin Legrand renoue avec une littérature bien noire, en dépit de l'éclatante lumière du soleil. C'est la guerre, mais on ne s'y croirait pas : c'est un peu comme si une paix artificielle, avec la complicité d'une chaleur horrible, maintenait tout le monde engourdi, et que l'aiguillon du sniper venait frapper pour réveiller les consciences. D'un côté, le déploiement de forces militaires de l'OTAN, et devant elles, un guerrier isolé et implacable. Douloureux…

 

Alors, reconstruire ou s'interposer, comme le réclame l'État-major ? Ou prendre les armes et aller débusquer ce tireur fou, qui fait mouche en se grattant le nez ? Voire, tout envoyer paître et oublier, s'oublier dans les mirages et le désert ? Après tout, certaines rencontres oniriques méritent bien qu'on les poursuive. 

 

Difficile de ne pas sentir le sable vous crisser sous les pieds, à la lecture de cette fiction militaire, ni de pressentir que les conflits de demain seront plus imbéciles encore que ceux que la planète a connus jusqu'à lors. Une garnison tenue en échec par un sniper isolé, c'est un grain de sable dans un engrenage pourtant furieusement bien huilé. Alors, imaginons ce qu'un escalier peut occasionner de dégâts. Et surtout, ne pas se demander où il peut mener. Ou du moins, ne pas avoir l'idée de s'y aventurer. 



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Surtout pas. À jouer à la marelle entre rêve et réalité, on tombe facilement sur un gisement de pure radioactivité...