Un livre a-sensé, Edward Lear

Clément Solym - 16.02.2009

Livre - livre - sense - nonsense


Le non-sens... Fallait-il être Anglais pour mettre la main sur pareille trouvaille ? Voici un livre écrit pour les enfants, par un homme souffrant d'épilepsie, de bronchites chroniques et d'asthme, et qui finit par devenir aveugle. Mais quel livre !

 

Outre le bref – trop bref – retour sur la vie et les oeuvres d'Edward Lear, il nous propose de retrouver cette perle rédigée en 1846, dans laquelle chaque dessin, à la limite dela caricature, est illustrée par un texte de cinq vers, un de ces quintils que les Anglais nomment limericks, ces textes brefs et très populaires déjà. Et Edward Lear tire parfaitement profit de leur côté irrévérencieux, sans jamais basculer dans les traditions grivoises ni irréligieuses de ce genre poétique.

 

Notons d'ailleurs que lui les nommait nonsense verses, et non limericks. Voilà pour la minute histoire littéraire. Enfantine, simple, légère, la formulation est toujours la même, reposant sur une structure déclinée dans les plus invraisemblables situations. « Il y avait [quelqu'un ou quelqu'une doté d'un qualificatif tiré de nulle part] qui ... »

 

Ces formulations sans but, qui émanent du plus improbable imaginaire, se télescopent avec une situation farfelue, et provoque l'errance de l'esprit cartésien qui y chercherait une quelconque logique. Probablement cela joue-t-il sur quelques stéréotypes, mais en dépit d'une traduction suffisamment infidèle pour rendre l'humour du non-sens, on ne les retrouve pas.
 

 

Surréalistes bien avant l'heure, mais que ces derniers n'auraient sûrement pas dénigrés, tant les limericks sont proches du cadavre exquis, ces poèmes ne sont pas drôles. Non. Ils sont tout simplement irréels, et nous plongent dans un univers où les relations tissées entre les êtres et les circonstances découvrent un monde inconnu.

 

Saynètes incongrues, dotées d'une perspicacité et d'une concision qui les placent à la limite du haïku, elles mettent en mouvement une humanité incongrue, grotesque ou invraisemblable. Avec la force tranquille d'une sorte de prélude à l'absurde que déploieront des Beckett ou des Ionesco, mais sans aucune dimension tragique qui caractérise leurs personnages, on se délecte ici d'un humour gratuit, acide, mais sans méchanceté.
 

 

Cette édition est d'ailleurs rudement bien fichue : papier de bonne qualité, couverture attrayante bien que sobre, on regrettera juste qu'elle soit un poil chère tout de même. Voilà un petit bijou à s'offrir ou à offrir. À posséder dans sa bibliothèque dans tous les cas.

 
 

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