Un pèlerinage familial, devenu voyage initiatique

Clément Solym - 05.09.2012

Livre - belle - amour - humaine


Dans le taxi qui l'emmène, Anaïse écoute le chauffeur qui parle, qui parle…..

 

Silencieuse, elle l'écoute qui lui parle du village vers lequel il la conduit, loin de la capitale où elle a atterri avec en tête le désir de retrouver un peu de la mémoire de son grand père qui a péri, vingt ans plus tôt, en compagnie d'un ami à lui, ancien colonel de l'armée, dans un incendie qui a détruit leurs deux maisons jumelles.

 

Ce village est aussi le village dans lequel vit un peintre haïtien qui est l'oncle du chauffeur de taxi, Thomas, né dans ce village où son métier lui permet de revenir de temps à autre.

 

Ce voyage, rendu interminable par une route mauvaise, est l'occasion d'un non moins interminable monologue : Thomas raconte.

 

Il raconte ce grand père qu'Anaïse n'a pas connu, son amitié avec ce colonel, figure noire des autorités locales, ce fils, le père d'Anaïse, éduqué pour lui succéder mais qui est parti, qui a fui bien loin, et qu'elle n'a eu que trois petites années pour l'ancrer dans sa mémoire, autant dire trop peu !

 

Il raconte toutes les figures de ce village isolé de pêcheurs où elle va découvrir une autre façon de vivre. Un village avec des figures mythiques qui n'en ont pas moins une humilité si grande qu'elle fait grandir à leur tour tous ceux avec lesquels ils partagent la pauvreté mais surtout le sens du commun, de l'histoire commune.

 

Portrait © Marc Melki

Il lui parle aussi du « petit monsieur » qui est venu de la grande ville enquêter sur la disparition de ces deux hommes à la stature nationale et qui, après avoir questionné, interrogé, au fur et à mesure, a fini par rayer un à un tous les suspects de sa liste, rentrant bredouille à la capitale pour y donner sa démission, vexé de ce premier et unique échec de sa carrière d'enquêteur.

 

Il raconte Solane qui veille sur le peintre, ensemble véritables icônes noyées dans cette communauté villageoise.

 

 

 

De prime abord, j'ai été surpris voire gêné par le densité du texte qui m'a donné l'impression fugace de rentrer dans un épais brouillard peu amène, peu attirant.

 

Cette impression surmontée, le brouillard s'est effiloché au fil des pages un peu comme s'il fallait mériter l'entrée au village en passant un huis pour être accueilli dans un autre univers.

 

Alors, progressivement, le brouillard a disparu et le me suis retrouvé dans toute la lumière d'un récit plein de douceur et de poésie, d'humanité et de liberté, de chaleur et de sensibilité, ailleurs, avec d'autres repères, d'autres valeurs, d'autres motivations, d'autres préoccupations de justice et de fraternité.

 

En fait, c'est bien cela ! Il faut laisser sa peau de côté pour entrer dans une autre afin, comme Anaïse, de pénétrer dans cet autre monde que lui raconte Thomas. Un monde qui n'est pas idéalisé et qui tente d'aborder et de résoudre ses difficultés internes ou externes autrement. Sans pour autant oublier d'être profondément humain. Sans être béatement naïf.

 

C'est une histoire magnifiquement racontée, profondément enracinée dans une culture qui sourd à chaque page. C'est un voyage d'initiation vers une autre façon d'imaginer la mémoire collective et individuelle.

 

C'est un superbe moment de lecture et d'évasion vers des territoires différents, attirants et attachants.

 

C'est un livre à lire.