Un type immonde, de Dennis Cooper

Clément Solym - 02.06.2010

Livre - type - immonde - pol


Dans l’Amérique d’Un type immonde, le temps aboli fabrique des enfants de onze ans défoncés au crystal meth. Un rein pour un fixe, les deux jambes pour l’absolue jouissance, et un memento mori bien intégré. Ils sont comme ça, les personnages de Dennis Cooper ; insolemment jeunes et pourtant déjà morts.

                                           Dennis Cooper © John Foley/P.O.L

Vingt ans séparent l’écriture de certaines de ces dix-huit nouvelles. Ce qui lie la très pragmatique « Les quinze pires sites russes du porno gay » de la funèbre « Le pire (1960-1971) ou d’« Une nuit en 1979 j’ai pris trop de coke et je ne pouvais pas dormir et j’ai eu ce que je pensais être l’idée à un million de dollars d’écrire le livre définitif et qui basé sur ma propre expérience dise tout sur le glam rock mais je n’ai pas été plus loin », c’est l’outrance des sexes, la mise à mort post-coïtale, la jeunesse exclusivement masculine et désabusée, proie facile des vieux dégueulasses (trente ans, au rythme d’Un type immonde, c’est vieux), l’extraction du réel, un furieux et funeste désir de liberté. Mourir, oui, mais en grandes pompes. Car il y a un parfum d’absolu dans le nihilisme juvénile de Cooper.

Voilà Jerk, première nouvelle du recueil. De jeunes éphèbes triés sur le volet vibrionnent autour de l’étrangement charismatique « directeur de casting » Dean Corll pour se payer un bon shoot d’adrénaline. Au programme de ce mercredi cinéma : orgie sexuelle sous la haute autorité sadienne, découpe de barbaque dans les règles de l’art et direction la forêt la plus proche pour une fruste mise en bière. La promesse d’une mort ritualisée et gravée dans du Super 8.

Dans la très courte nouvelle qui donne son nom au recueil, il est également question de la mort imminente. Le narrateur annonce sans ostentation langagière qu’il va crever d’une maladie si rare que ses désignatifs latins offrent à peine la possibilité d’envisager ce qu’elle est. Quoi qu’il en soit il est rongé, désagrégé, peu à peu défiguré et totalement contagieux. Avant le saut final, gangréner la foule de ceux qu’il a élus pour derniers partenaires de jeu. Et se persuader que, quand même, ces saints sont loin d’être naïfs.
 

La désillusion profonde qui suinte de tous les pores des protagonistes d’Un type immonde est érigée en geste artistique. Et l’imagination de Cooper dans ce domaine excelle en cruauté. On a le loisir, en lisant « Les artistes Guro », référence au mouvement nippon, d’assister pantois à la mort qui vient. On n’y peut rien : le péché de curiosité l’emporte. Le compte rendu de la mise en scène est médical, celle d’un acte macabre entre crime sexuel et performance artistique.

Outre les thématiques, c’est la diversité des procédés d’écriture qui cimente si brillamment l’œuvre de Cooper. On est au théâtre, au cinéma, au dernier étage d’un centre de création contemporaine ou au spectacle de marionnettes, mais presque jamais lecteur.
 
  © N.R.

Dans ce qui constitue la plus longue nouvelle du livre – « Le directeur littéraire qui faisait une fixation sur le stade anal » –, Dennis Cooper dresse un portrait d’une justesse – toutes proportions gardées – et d’une cocasserie sans égal du métier d’éditeur – qu’il connaît précisément puisqu’il est, entre autres, le fondateur de Little Caesar Magazine. Peter, ancien de Yale, est une sorte de rigide de la virgule, drolatique sans le vouloir et pas contre l’idée d’une virée sexuelle avec XRay Ted, auteur du texte ultra cru commandé par la revue pornographique pour laquelle il travaille. Peter lutte contre une pathologie qui, s’il n’exerçait pas le métier d’éditeur, l’entraînerait aux confins de la folie : le besoin irrépressible de rechercher en permanence une récréation à son esprit, érection à la clé.

La nouvelle est présentée comme un classique échange de travail entre auteur et éditeur, chaque phrase de la prose de XRay Ted étant annotée par Peter. La répétition est traquée : « Vague après vague de foutre chaud [Encore un “chaud”. Aussi, ce n’est pas pour tirer sur l’ambulance : la température du sperme n’est pas “chaude”… plutôt tiède. Vous avez sûrement assez baisé pour le savoir. “Vague” est un peu poussif – si seulement ! – mais je laisse passer.] jaillissaient dans ses tripes adolescentes. Et sucrées ». Les questions juridiques sont soulevées :       « En dernier, j’ai parlé à nos services juridiques, et “adolescentes” pose problème. Ils ont suggéré “tripes de dix-huit ans” comme solution alternative. Est-ce que cela marche pour vous ? Franchement, en lisant l’histoire, j’ai présumé que la “mignonne petite blonde” avait un peu plus d’une vingtaine d’années. Peut-être que vous voulez dire qu’il a l’air plus jeune. » Le tout dans une langue crue qui prouve qu’avec du génie, on peut élever la plus infâme des descriptions corporelles au rang de manifeste poétique.
 
© Marie Eugène

Dennis Cooper est un américain témoignant sur son temps, ses compatriotes, lui-même et pétri de références européennes, Sade en pôle position.
Perçu comme le chef de file de la version littéraire du mouvement Queercore, il a fait ses armes d’artiste scandaleux dans l’Angleterre punk du « Too fast to live, too young to die ». Poète, romancier, dramaturge et critique d’art, il distille, œuvre après œuvre, son obsession pour la jeunesse américaine désillusionnée. Des vues de l’intérieur d’une tragédie sur le point d’éclater. Sortes d’œil du cyclone. Le chaos, la solitude, l’absurdité de l’existence qui tiendraient dans cette phrase : « Il était le type de garçon que j’utilisais pour me fermer les yeux, mettre la main dans mon slip, et construire à partir de zéro ».
 
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