Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Un voyage humain, Marc Pautrel

Clément Solym - 31.03.2011

Livre - voyage - humain - pautrel


À première vue tout est beau, joyeux, rayonnant : On attend la vie. Une naissance et surtout pour ce couple proche de la quarantaine, une renaissance. D’abord on réfléchit, ensemble, on décide. Et puis, enfin, « bonne nouvelle ! », le travail est en route. On s’installe, on prépare, on se prépare dans la joie.

Beaucoup d’amour, de tendresse, on caresse le ventre, on protège, on se rassure mutuellement et l’impatience délicieuse grandit en même temps que le corps féminin s’arrondit. Et puis tout bascule : Le sang, la douleur, la peine et la déception sans mesure… Ce livre qui s’annonçait si tendre, qui fêtait la vie à grand coup de cloches ; se change brusquement en requiem. Le message qui demeure est celui de la prévention. « Attention, dit-il, la vie peut heurter les âmes sensibles… »

Dans un très court roman d’à peine soixante-dix pages, fuyant l’alambiqué et le pleurnichard, Marc Pautrel nous raconte simplement cela : la vie et le fait qu’elle n’est pas toujours rose. Il conserve le style simple et universel qui avait été apprécié dans L’homme pacifique (Gallimard, 2009).

Procédant par petites touches de souvenirs, Pautrel évoque tel détail, telle infime sensation que l’on jurerait vécue.
S’il est tout de même très émouvant, Un voyage humain est avant tout dérangeant. A-t-on le droit de parler de fausse-couche ? Grand tabou de nos sociétés occidentales. À la limite, on aurait mieux accepté le témoignage douloureux d’une jeune femme en peine de fœtus. Mais un homme ! Quel droit de parole a-t-il ? Que peut-il comprendre de ces choses ?

Pourtant Marc Pautrel ne cherche pas à raconter l’expérience fondamentalement féminine de la fausse-couche. Ce qu’il nous dit, à travers ce voyage humain, c’est uniquement le point de vue et le ressenti de l’homme, du compagnon. Celui dont on oublie trop souvent qu’il partage cette souffrance.

Bien au-delà, l’auteur aborde le thème épineux des conséquences d’une telle épreuve dans la relation du couple, en nous dévoilant l’évolution des sentiments de l’homme envers sa compagne : d’abord cette explosion d’amour envers cette femme qui porte son enfant. La confiance, la reconnaissance et l’admiration pour ce travail qu’elle fournit chaque jour de tout son cœur.

Puis lors de la chute, après l’inquiétude, voilà que s’insinue implacablement une rancune sourde, qui grossit et devient peu à peu de la colère contre celle dont le corps repousse le fruit de l’amour. Même s’il sait qu’elle n’y peut rien, qu’elle souffre aussi ; même s’il essaie de cacher ces pensées sournoises, elles ont déjà fait leur chemin et on ne sait si leur union en réchappera.

Alors on se souvient des mots du début :
« Je sais que ma vie va recommencer, qu’enfin je vais vivre à nouveau, mes cheveux et mes ongles vont se remettre à pousser, la chair va s’épaissir autour de mes os, mes poumons vont se gonfler, mon cœur va battre la musique comme un roulement de tambour, mes yeux vont s’ouvrir dans tout leur éclat et leur couleur, redevenir marron et vert, mes joues vont se remplir, mes lèvres s’affiner, se plisser, et je vais sourire, je vais rire, on entendra de très loin le bruit de ma gorge déployée.

J’ai attendu si longtemps, prostré sur le bas-côté de la route, roulé en boule dans un fossé plein d’eau, tellement d’années à chercher le passage vers la vie des autres, un chemin qui me fasse traverser le temps, tout le monde y avait droit mais pas moi.
»


Un voyage humain,
Marc Pautrel, Gallimard, 2010.