Underground : la parole aux survivants des attaques du métro de Tokyo

Xavier S. Thomann - 28.03.2014

Livre - Murakami - Tokyo - Attaque gaz sarin


Underground fait partie des « grands » livres d'Haruki Murakami, au même titre que Kafka sur le rivage et la trilogie 1Q84. Ce n'est pourtant pas un roman ni même un trésor de l'imagination de l'auteur japonais. Underground est une suite de témoignages de victimes des attaques au gaz sarin du métro de Tokyo, le 20 mars 1995. 

 

Underground occupe ainsi une place à part dans la bibliographie de l'auteur japonais, souvent pressenti comme un futur prix Nobel. En effet, ce livre relève de ce que les Anglo-saxons appellent la « non-fiction », à mi-chemin entre le récit, la biographie et l'essai. Murakami y fait office de chef d'orchestre et de journaliste d'investigation. Il donne le ton de l'ensemble et agence la parole.

 

C'est lui, avec l'aide de deux assistants, qui est allé à la recherche des témoins de l'attaque. Et c'est lui qui a mené les entretiens avant d'organiser le tout pour donner à ses témoignages la forme d'un livre cohérent. Une enquête en somme, mais sans véritable mystère à la clef autre que redonner de l'épaisseur à l'événement.

 

Comment évoquer l'horreur d'un tel drame ? À de nombreuses reprises dans l'Histoire du vingtième siècle, la question s'est posée aux écrivains. Murakami y répond en prenant le parti du retrait. « Je n'ai pas effectué le moindre tri éditorial, dit-il. » Il s'efface pour donner la parole aux victimes pour « montrer le véritable visage des survivants, qu'ils aient été gravement traumatisés ou non, afin de mieux saisir l'ampleur de l'événement»

 

Pour autant, il ne joue pas à l'historien du temps présent et fait preuve d'une grande humilité, chose rare chez un romancier de sa stature. Il veut mettre en avant « l'humanité concrète et irréductible de chaque individu ». Cet exercice de longue haleine et de patience est admirablement bien réussi. Peinture de la société japonaise qui s'exprime ici à travers des visages différents, mais surtout  autopsie d'une tragédie, Underground se lit comme un roman, un roman singulièrement réel. 

 

Dans la seconde partie du livre, « Le lieu promis », plus courte, l'auteur donne la parole à des membres (ou d'anciens membres) de la secte Aum, celle-là même qui planifia et exécuta les attaques. Murakami a beaucoup hésité avant d'aller à leur rencontre. Ce n'est qu'après la publication de la première partie qu'il s'est rendu compte qu'il manquait quelque chose. L'enquêteur scrupuleux qu'il est s'est résolu à le faire. D'une certaine façon, c'est la partie du livre la plus intéressante, car elle confère à l'événement une complexité plus grande encore. 

 

« J'essaie de fournir ici (…) non pas un point de vue clair et définitif, mais les matériaux de chair et de sang à partir desquels construire des points de vue multiples – le même objectif que j'ai à l'esprit quand j'écris des romans»

 

Un reproche ? Le livre n'a peut-être pas la dimension narrative souhaitée par Murakami. Précisément, la multiplication des narrations exige une certaine patience de la part du lecteur. C'est plutôt un ouvrage qui se prête à des consultations ponctuelles qu'à une lecture linéaire. Cela dit, c'est un travail d'une ampleur inouïe et inestimable, une vraie radiographie du genre humain confronté à l'horreur du terrorisme.