Une adolescente en Arcadie : à la découverte de l'humanité

Clémence Holstein - 14.09.2018

Livre - Arcadie Emmanuelle Bayamack Tam - POL roman - POL RL2018


ROMAN FRANCOPHONE - À travers le récit d'une adolescente drôle et subtile, inquiète de son corps et qui découvre ses désirs, Emmanuelle Bayamack-Tam nous plonge dans une utopie gaie et farfelue. Mais Arcadie réserve des surprises de taille. A l'instar de la folle adolescence. A l'instar de tout le genre humain. Une lecture qui fera empreinte.

 


Farah est une adolescente pas comme les autres. Elle vit dans ce qu'elle nomme elle-même une communauté à Liberty House, en zone blanche, en pleine nature, en compagnie de ses parents, sa grand-mère et une trentaine d'autres membres. Elle raconte sa vie sous l'égide d'Arcady, entourée de bras-cassés venus là se mettre à l'abri d'une société hyper-technologique, performiste et normative. « Un refuge pour freaks » (p.40), pour ceux qui souffraient de leurs fragilités au point de ne pas trouver leur place dans le monde.

Sans ambages, avec un franc-parler presque toujours empreint d'un humour cinglant, Farah dresse les portraits de ses co-religionnaires. Et nous la suivons dans son accession laborieuse à l'âge adulte, elle qui est dotée d'une laideur hors du commun et d'une androgynie inquiétante.

L'adolescence et ses tourments sont l'occasion de revoir les fondamentaux. Elle cherche l'amour, elle se cherche, elle interroge sa relation aux autres, leur indifférence à son égard, voire leur répulsion, sa relation à son corps qui change et qui la trahit plus durement que les autres encore. Elle réfléchit son univers et ceux qui l'habitent, avec finesse, recul et bienveillance. Elle fait du mauvais esprit bien sûr, elle est adolescente tout de même ! mais elle fait rire sans cruauté. Elle déplore que ses parents soient incompétents et l'aient toujours été. Elle déplore que la majorité des gens se connaissent si mal eux-mêmes. Mais elle n'exprime aucune rancœur, pas de désir de vengeance ou autre, comme on s'y attendrait.
 

Mais dans ce roman, tout est hors normes. Ce n'est pas le monde ni les gens habituels qui nous entourent. Tout déborde, se décale, décentre, pousse les limites ou les franchit carrément, bouscule nos idées reçues, claque nos principes sans appel et chamboulent l'ordre des choses. Les personnages sont des « laissés pour compte de la grande parade. » (p.28), tous affublés de tares qui les excluent de la normalité certifiée. C'est une cour des miracles que ce monde parallèle où les règles tordent le cou à tous les académismes de notre société actuelle.

On pourrait même se demander si ce récit se déroule bien dans notre pays et à notre époque, si l'on a bien tout compris. Il exhale un fort parfum de merveilleux : Arcadie, le bien nommé. Même si la réalité humaine demeure crue et brute. Un petit paradis où les plus mal lotis ont droit aux mêmes plaisirs de la vie. La sexualité et la jouissance notamment ont une place prépondérante : sans équivoque, sans voile, les scènes érotiques sont décrites, données à voir plutôt, et ont une importance notoire dans le cours du récit. 


D'ailleurs, c'est le corps sexué et genré qui nous ouvre sur la critique sociale. Emmanuelle Bayamack-Tam, sur un ton enlevé, usant du regard aigu et bondissant de Farah, finit par aborder la question de la singularité de l'être qui n'est pas du goût de tous mais que l'Arcadie qu'elle imagine accepte.

Précisément en cela, Liberty House est une utopie qui va à l'encontre du modèle social d'aujourd'hui, « une société qui ne veut pas d'amour et encore moins d'incandescence » (p.432). La critique est acerbe quant à cette pensée catégorique qui anime notre monde. Pourquoi décider qu'être un homme ou une femme se définit d'une seule manière ? Pourquoi ne pas laisser libre cours au désir ?  Pourquoi ne pas faire de l'amour une valeur digne de ce nom ? Pourquoi l'individu vaudrait-il plus que la communauté ? « J'ai été nous dès l'enfance » (p.68) dit Farah. 

 

[Extrait] Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam

 

On est immanquablement troublé par les interrogations que soulève l'auteure et l'on finit par tout remettre en question, même les plus fondamentales de nos croyances, pour peu qu'on la suive dans son texte et qu'on accepte ce bouleversement momentané. Momentané mais pour autant profond.
 

En effet, on en perd ses repères. On ne sait plus ce qu'il faut comprendre, ni croire de ce qu'on lit. Une histoire excentrique et une adolescente drôle et entraînante nous emmènent là où on n'aurait jamais imaginé, une réflexion sur l'humanité, dans tous les sens du terme : en tant qu'espèce et en tant que qualité de souci et de bienveillance. La narration est habile et happante : puis elle prend une tournure qu'on n'aurait soupçonnée. Par là même, l'auteure joue aussi avec le lecteur et la forme de son récit.

Chacun y entendra ce qui fait écho pour lui. Le cœur tangue et la tête valse. Une expérience qui ne s'oublie pas.


( NDLR : à ce jour, Arcadie est en lice pour le Prix Landerneau des lecteurs, le Prix Wepler, le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama, le Prix de Flore, et le Prix Medicis )

 

 

Emmanuelle Bayamack-Tam - Arcadie – Editions P.O.L. - 97828180460005 - 19 €



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Pour approfondir

Editeur : P.O.L
Genre :
Total pages : 448
Traducteur :
ISBN : 9782818046005

Arcadie

de Emmanuelle Bayamack-Tam

"Si on n'aimait que les gens qui le méritent, la vie serait une distribution de prix très ennuyeuse". Farah et ses parents ont trouvé refuge en zone blanche, dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au monde extérieur tel que le façonnent les nouvelles technologies, la mondialisation et les réseaux sociaux. Tendrement aimée mais livrée à elle-même, Farah grandit au milieu des arbres, des fleurs et des bêtes. Mais cet Eden est établi à la frontière franco-italienne, dans une zone sillonnée par les migrants : les portes du paradis vont-elles s'ouvrir pour les accueillir ?

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