Une émotion proustienne par la télévision: Nina Companeez

Les ensablés - 03.02.2011

Livre


Mardi après-midi, je reçois un courriel d'un ami: "n'oublie pas, ce soir et demain, la Recherche du Temps Perdu sur France 2. Un peu antinomique, mais pourquoi pas?" Comme si je pouvais oublier cette diffusion! Depuis le matin, je ne pense qu'à ça. La curiosité m'anime, le désir de voir comment Nina Companéez a pu rendre telle ou telle scène chère à mon coeur, comment elle a pu, en quatre heures, résumer quatre volumes de la Pléiade (version Tadié) ou trois (version Clarac). Nina Companéez a réalisé les Dames de la côte dans les années 80. J'avais vingt ans et m'étais bien entendu identifié au beau Francis Huster (tout en le plaignant d'être amoureux d'une garce). Je n'ai pas oublié non plus le formidable téléfilm L'allée du roi, avec Dominique Blanc en madame de Maintenon, Didier Sandre en Louis XIV plus vrai que nature, et Valentine Valera en Madame de Montespan. C'était il y a au moins quinze ans. Et voici venu le soir tant attendu. Le film commence. Un début déconcertant: on y voit les acteurs se maquiller et s'habiller en costumes 1900. Puis, ensemble, ils se rendent sur une scène de théâtre. Et c'est alors que je reconnais les principaux acteurs de l'Allée du Roi. Ce sont bien eux, je les reconnais, et cependant ce ne sont plus tout à fait eux, comme s'ils étaient la copie imparfaite d'un original dont l'image remonte lentement à ma mémoire. En découvrant les visages un peu changés de ces acteurs, je ressens exactement ce que le narrateur a décrit dans le dernier tome de la Recherche, lorsqu'il se rend à la Matinée de la Princesse de Guermantes, après une longue absence de Paris, et qu'il retrouve ceux qu'il a connus dans le passé. Au premier moment je ne compris pas pourquoi j'hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités et pourquoi chacun semblait s'être "fait une tête"généralement poudré et qui les changeait complètement (...) Alors moi qui depuis mon enfance, vivais au jour et avais d'ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m'aperçus pour la première fois d'après les métamorphoses qui s'étaient produites dans ces gens du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu'il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même leur vieillesse me désolait en m'avertissant des approches de la mienne. Certes, Valentine Valera (qui joue une duchesse de Guermantes peut-être un peu trop âgée), je la reconnais bien: elle n'avait pas beaucoup changé, si on tenait compte du temps passé, c'est-à-dire que son visage n'était pas trop complètement démoli pour celui d'un être qui se déforme tout le long de son trajet dans l'abîme où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons exprimer la direction que par des comparaisons également vaines, puisque nous ne pouvons les emprunter qu'au monde de l'espace, et qui, que nous les orientions dans le sens de l'élévation, de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible, existe. Le temps... Contrairement au narrateur, ce n'est pas la première fois que j'évalue, ressens avec tristesse, ce temps qui me sépare de l'Allée du roi ou des Dames de la côte, mais si j'ai cité ce passage de Marcel Proust, c'est pour rappeler combien son livre s'applique à décrire, préciser tous les instants de la vie réelle, y compris devant un feuilleton télévisé. Le début du film se rapporte au volume A l'ombre des jeunes filles en fleurs, faisant l'impasse sur Du côté de chez Swann. Autant le dire, je n'ai pas aimé, dès le début, le jeu du héros censé représenter le narrateur - Marcel Proust. Il est trop féminin pour rendre crédible son amour des femmes et l'attraction qu'il exerce sur celles-ci: Gilberte, Andrée, Albertine. Certes, Proust était sensible, très sensible, mais il affichait une virilité qui n'était pas feinte. Il s'est battu en duel, a soutenu Dreyfus, a fait son service militaire en devançant l'appel etc. Or, le comportement du narrateur dans le film est exaspérant par sa niaiserie et ses mimiques. Impossible qu'Albertine vienne le retrouver dans son lit. On ne comprend pas. C'est du cinéma, cela ne va pas. Le héros principal est le défaut majeur du film, malheureusement, et même les néophytes du monde de Proust l'ont remarqué et me l'ont dit. En revanche, Dieu merci, les autres acteurs sont parfaits, en particulier le baron de Charlus joué par Sandre. La scène avec Jupien (racontée au début de Sodome), et celle de Balbec où Charlus jette des regards furibonds sur le narrateur, sont à ce point bien jouées que j'ai eu cette impression de voir ce que j'avais lu. D'ailleurs, on le sent à l'adéquation parfaite existant entre l'image et les mots prononcés par le héros en voix off qui ne sont rien d'autre que ceux de Proust lui-même. Nina Companéez a pris le parti de filmer toute la Recherche, et force est de reconnaître que tout se tient bien et que, d'une certaine façon, tous les événements y sont. Mais La recherche du temps perdu est justement un roman où les événements sont peu nombreux, l'action presque inexistante. La vie qui y est décrite est avant tout intérieure, la seule vraie vie selon Proust: ce que Madame Companéez raconte en trois heures, Proust l'écrit donc en milliers de pages. Le pari de Nina Companéez était en ce sens perdu d'avance, car comme le dit Proust à la fin du Temps retrouvé: ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément - rapport que supprime  une simple vision cinématographique, laquelle s'éloigne par là d'autant plus du vrai qu'elle prétend se borner à lui - rapport unique que l'écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents (...) Si la réalité était cette espèce de déchet de l'expérience, à peu près identique pour chacun, parce ce que quand nous disons: un mauvais temps, une guerre, une station  de voiture, un restaurant éclairé, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous voulons dire; si la réalité était cela, sans doute une sorte de film cinématographique de ces choses suffirait et le "style", la "littérature" qui s'écarteraient de leur simple donnée seraient un hors d'œuvre artificiel. Mais était-ce bien cela la réalité? Cela dit, et même si rien ne remplacera jamais la lecture de ce livre prodigieux, si grand qu'il en est écrasant pour les écrivains, remercions la réalisatrice de ce film, et son grand talent, pour nous avoir fait voir, un peu, pas beaucoup, ces scènes mille fois imaginées lors des veillées à la lampe. Hervé BEL.