Une enquête philosophique, Philip Kerr

Clément Solym - 24.08.2011

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Difficile de ranger ce livre dans une catégorie spécifique tant son aspect est protéiforme. Il déstabilisera assurément le lecteur un brin rigoureux, habitué aux marques d’un genre littéraire précis. Ici l’histoire oscille entre anticipation et intrigue policière, questionnement philosophique et réflexion ardue, sérieux et drôlerie.

Il suscite, de la part du lecteur, une grande disposition d’esprit, un peu de temps aussi pour s’adapter, se saisir du roman et finalement se complaire dans une histoire complexe et très exigeante. Muni de ces précautions, la lecture peut démarrer mais est susceptible de ressentir, ça et là, des instants d’ennui, des baisses de concentration, une lassitude aussi mais il est utile de résister, de ne sauter aucune page au risque regrettable de se sentir frustré. Car après coup, un sentiment de satisfaction jaillira, réconfortant et presque excitant. Un livre à explorer qui remue les méninges ! Et de temps en temps, cela fait du bien.

L’histoire, écrite en 1990, se déroule dans un futur proche (2013) ; Londres subit une sécheresse extrême, on fume des « nicomoins » et chacun possède son « nicamvision ». Dans cet univers, Philipp Kerr met en scène une inspectrice, Jake, au caractère bien trempée, « ce n’était pas que Jake aimait les femmes mais plutôt qu’elle haïssait les hommes […] Sa haine des hommes elle l’avait acquise un peu comme un rat se trouve conditionné à appuyer sur un levier pour éviter une décharge électrique ».

Elle est spécialisée dans la traque des tueurs en série qui ne s’attaquent qu’aux femmes (« gynocides en série »). Compte-tenu de son efficacité, elle est chargée d’une enquête spéciale qui met en jeu la sécurité même de l’Etat. En effet, des scientifiques ont découvert et isolé un défaut génétique chez l’être humain capable de détecter les tueurs en série avant même qu’ils ne passent à l’acte. Depuis plusieurs années, un fichier informatique recense la population et, en toute discrétion, isole progressivement les cas pathogènes et leur affecte un nom d’auteur : c’est le programme ultra-confidentiel nommé Lombroso.

Chaque cas est averti personnellement de sa déficience génétique et des conséquences possibles qu’elle entraîne. Une aide lui est proposée sous forme d’entretiens et de traitements psychiatriques. Or, il s’avère que le système pourtant hyper sécurisé a été piraté par un homme, lui-même porteur de ce gêne et identifié sous le nom de Wittgenstein.

Il parvient à effacer son profil et décide alors de débarrasser la société de ces humains dangereux non sans expliquer longuement ses convictions, (« J’ai entendu la voix de la logique et des ses ministres de la Raison, et c’est ainsi que m’est venu le désir de tuer […] Je tue donc je suis »), à la fois sous forme d’échanges téléphoniques hautement philosophiques et scientifiques avec l’inspecteur et également sous forme de longs monologues tout aussi complexes mais fascinants qui donnent au récit un rythme particulier.

La perspicacité de l’inspectrice est assez redoutable mais l’intelligence du tueur, tout aussi déstabilisante et laisse parfois le lecteur dans l’expectative mais force aussi son admiration.

Tout est affaire de logique, de réflexion ardue sans cesse stimulée au-delà même des sensations et de l’étude psychologique du tueur, plus en retrait. Certes, cela déconcerte et suppose une attention et une concentration de tous les instants mais Philipp Kerr sait y faire et n’omet pas de ponctuer son récit, ça et là, de moments d’humour, identifiés et appréciés par le lecteur comme une pause dans la réflexion à laquelle il est soumis.

Sa vision futuriste, malgré tout, est étonnamment réaliste et ses réflexions sur la notion de meurtre, la soif de violence, les jeux vidéo et les simulations virtuelles (« érotiques, romantiques, imaginaires, comiques, musicales et même intellectuelles »), nocives et destructurantes ou encore la responsabilité des gênes dans les actes humains ne surprennent plus aujourd’hui. Seul le châtiment ultime affecté au condamné n’existe pas encore mais surprend à peine.

(Traduit de l'anglais par Claude Demanuelli)

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