Une femme dans la nuit polaire : le Pôle, magnétique de Christiane Ritter

Cécile Pellerin - 26.01.2018

Livre - Spitzberg - Expédition polaire - récit de voyage


Ecrit en 1934, le récit de voyage de Christiane Ritter (traduit par Max Roth) se découvre avec passion et intérêt. D’une écriture élégante et alerte, expressive mais sans excès, à peine désuète, le livre relate une expédition au Spitzberg en 1933, entrepris pour la première fois par une femme.
 

A la fois empreint de charme et de sobriété, assez loin des observations scientifiques précises et rigoureuses, l’ouvrage, s’il n’élude pas la dureté des conditions de vie en territoire extrême, libère beaucoup de chaleur et de tendresse, manifeste sans artifice, le fort attachement et la fascination de l’auteure pour cette terre arctique et procure au lecteur un sentiment d’évasion envoûtant ; soutient la promesse d’un voyage à venir. Un délice.
 

“Au Spitzberg, l’homme propose et la Nature dispose.”
 


 

Christiane Ritter a trente-six ans lorsqu’elle décide de rejoindre son mari installé comme trappeur sur l’île du Spitzberg (archipel du Svalbard). Séduite par les lettres qu’il lui envoie sur cette terre étrange où il a déjà passé trois hivers, elle ne résiste pas à son invitation et profite d’un bateau de croisière pour débarquer en juillet à Kings Bay.
 

“Un pays épouvantable […] De l’eau, de la pluie, du brouillard, pas étonnant que les hommes y perdent peu à peu la raison. Quel charme peuvent-ils bien trouver à cette île maudite ?”
 

Surprise au départ de découvrir un environnement peu hospitalier “cette côte déserte, aride, où il ne pousse que des pierres”, elle ne renonce pas et s’installe avec son mari et Karl, Norvégien d’une vingtaine d’années et harponneur sur un baleinier dans une cabane pour plusieurs mois.
 

Commence alors un séjour ardu où la découverte d’une contrée et d’un climat extrêmes transforme l’existence humaine en survie quotidienne. Dans cette “lamentable baraque” elle va apprendre à lutter contre le froid, la promiscuité (si peu effleurée) et la solitude, éprouver l’obscurité durant cent trente-deux jours, le brouillard épais, les tempêtes de neige épouvantables, la peur de l’ours polaire, la rudesse de son époux, l’angoisse de mourir.
 

Mais progressivement, au fur et à mesure qu’elle apprivoise ce territoire, s’y acclimate, elle devient aussi capable d’être submergée d’émotions face à l’immensité et à la beauté grandiose des paysages, devant le spectacle féérique des aurores boréales, l’arrivée du pack polaire, les éclats de lumière sur les montagnes et la glace, la pureté du silence, la propagation parfaite et exceptionnelle du son dans cette région polaire. Désormais “prisonnière de sa passion pour l’Arctique”, elle parvient à dépasser les épreuves et transmet au lecteur son éblouissement.
 

“Quelle splendeur ! Jamais je n’aurais cru que ce pays puisse être aussi beau […] Au-delà du plan d’eau se dressent des montagnes abruptes, aux sommets crénelés, dont les bastions culminants soutiennent un ciel turquoise. Enserrant ces citadelles romantiques, des glaciers étincelants se déversent dans le fjord.”
 

Il est alors sous emprise magnétique, absolument plus raisonnable, extasié, à l’instar de la narratrice.
 

Fait curieux pour le lecteur contemporain mais sans doute propre à l’époque où le récit a été écrit, à aucun moment Christiane Ritter ne s’attarde sur sa relation de couple (omettant même de nommer son mari par son prénom). De cette relation amoureuse qui l’entraîne jusqu’ici, de la vie à trois dans un espace confiné, elle ne dit rien ou presque, n’évoque ni réelles tensions ni plaisirs intimes.
 

Si elle pointe cependant (de manière furtive) l’image d’un homme rustre, aventurier solitaire et sauvage, presque incapable d’un geste de tendresse, d’une réelle marque d’attention. “Je suis quelque peu déçue. Il ne me prend pas dans ses bras, ” au fil de son récit, à mesure qu’elle se lie au Grand Nord, elle interprète différemment la distance de son mari, libérée de cette contrariété d’Européenne calfeutrée. “C’est peut-être la qualité la plus extraordinaire des chasseurs du Grand Nord, cette pudeur des sentiments et des victoires arrachées à une nature inexorable où la vie frôle continuellement la mort.”
 

“On ne peut connaître l’Arctique que lorsqu’on y a vécu seul” soutient le couple Ritter. Alors, soyez prêts ! Au moins pour l’aventure littéraire, splendide.


Commentaires

N’empêche que Herr Ritter n’etait Pas un tendre!

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Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 272
Traducteur :
ISBN : 9782207140284

Une femme dans la nuit polaire

de Christiane Ritter

Fuyant les tracas de sa vie quotidienne en Autriche, Hermann Ritter part s’établir au pôle Nord pour y mener une vie de trappeur. Son épouse, Christiane, parfaite ménagère des années 1930, décide alors de troquer son statut de femme au foyer pour celui d’aventurière du Grand Nord. Malgré la réticence de ses proches, Christiane débarque à l’été 1933 sur les côtes du Spitzberg, une île de l’Arctique, pour rejoindre son mari dans une pauvre cabane, isolée sur une terre hostile et déserte. Après l’angoisse des premiers jours, Christiane fait l’expérience indélébile d’un quotidien intense, entre extase et survie : sur cette terre aux paysages fantastiques, elle découvre la chasse au phoque, affronte le froid polaire et la violence des tempêtes, et se prépare pour l’hiver et son interminable nuit noire… Progressivement, elle développe une véritable relation de tendresse avec cette nature capricieuse qui orchestre chaque instant de la vie, et offre parfois le spectacle d’une aurore boréale ou d’une famille d’ours polaires. Avec ce récit ensorcelant sur la vie dans le Grand Nord, Christiane Ritter s’inscrit dans la lignée des aventurières flamboyantes telles que Karen Blixen, Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt.

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