Une langue pour abri, survivre à l'injustice de l'histoire

Jean-Luc Favre - 19.10.2020

Livre - Une langue pour abri - Georges Arthur Goldschmidt


MÉMOIRES - Georges Arthur Goldschmidt, né le 2 mai 1928 à Reinbek près de Hambourg en Allemagne, écrivain, essayiste et traducteur, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, et considéré à juste titre comme l’un des grands écrivains francophone et germanophone de son temps.
 


 

La judéïté au cœur de l’histoire personnelle !

 
« Juif : un mot énigmatique, qui, quelle que soit la définition qu’on en donne, n’épuise pas d’autre possibilité de sens, et sans doute est-il nécessaire de souligner, du moins, de rappeler que ce mot a une longue histoire, celui d’un peuple qui depuis 2500 ans traverse le temps et la géographie de cinq continents, en fonction de l’accueil ou du rejet des nations à son égard. 2500 ans d’une histoire riche d’une culture, elle-même différente selon les lieux et les époques, riche de différentes langues, de littérature, de philosophie, de métaphysique, d’éthique et d’esthétique, de droit et de réflexion politique et de tant d’autres choses qui donnent à la vie, ses couleurs et sa musique. L’histoire du peuple juif qui ne se réduit pas à la Shoah, même si par sa proximité dans le temps, cette catastrophe est encore d’une si grande prégnance. L’histoire des juifs qui ne se réduit pas non plus au judaïsme comme religion, car on peut entre autre, être juif et athée, juif et non pratiquant, juif du livre, juif de l’étude, juif de la synagogue, juif indifférent de l’être, juif honoris causa, juif par solidarité ou encore juif qui n’a jamais su qu’il l’était. »

Marc-Alain Ouaknin ne m’en voudra pas de reprendre ses propos (France Culture/Talmudiques/Juin 2017) qui d’emblée posent les conditions préalables de « l’Etre juif », sur fond d’énigme et d’interrogations, en investissant une parabole singulière et explicite qui recèle en soi, quelques mystères insondables, oserais-je dire « naturellement insondables », mais plus encore une vision millénariste, lourde de secrets, voire littéralement inexprimable dans les faits.

Comme si derrière ce terme impénétrable pour le commun des mortels surgissait également un avertissement qui plane au-dessus de  nos têtes, sans pour autant suggérer l’indécente prétention de vouloir mystifier un « état », plus qu’une réalité historique pleinement concentrée sur son devenir incertain, en proie à ses désarrois, ses drames, mais aussi son bonheur d’exister comme peuple de la Loi, fût-elle imparfaite, mais plus encore cynique, pour justifier d’une cause souveraine dans ses intentions masquées, où l’éternel silence côtoie la parole en marge, et volontairement subsidiaire mais nullement soumise, dans la compréhension des faits - pourtant ce qui semble en « apparence » insondable n’en demeure pas moins signifiant, et métaphysiquement transparent et logiquement, historiquement, abordable.




Qui suis-je en vérité ? Etre ou ne pas être, telle est la question !

 
D’origine juive, le père de Georges Arthur Goldschmidt était conseiller à la cour d’appel de Hambourg jusqu’en 1933, converti au protestantisme. Il sera ensuite déporté à Theresenstadt, où il assume les fonctions de pasteur protestant. Georges-Arthur quant à lui et par nécessité, fuit le nazisme en 1938 pour se réfugier en Italie, avec son frère, puis en France, dans un internat de Megève, en Savoie. De 1943 à 1944, il est caché en Haute Savoie, chez des agriculteurs, en particulier chez François et Olga Allard qui ont été par la suite distingués du titre des Justes. L’auteur obtient la nationalité française en 1949, et deviendra professeur agrégé d’allemand jusqu’en 1992.

« Cette identité qui est la sienne, cette identité double, ce passage incessant de la frontière entre France et Allemagne, entre deux langues », souligne encore justement Jean-Yves Masson, considère une affectation non dissimulée, de l’appartenance originelle, conjuguée à la fuite presque éternelle et imposée ; toutes les nations en effet ne sont pas des terres d’accueil, pour les « proscrits », comme si la déportation au sens large du terme, prenait un sens délibérément « inné », inscrit dans les gènes d’un peuple martyrisé, en raison d’un destin supérieur, dont l’interprétation est parfois sujette à caution ; car l’insondable toujours le demeure en l’absence d’une intangible vérité, or l’idée que nous nous en faisons est souvent aux antipodes de sa conscience réelle.

La langue également comme un refuge probant, mais plus encore le lieu de la mémoire qui permet de vivre pleinement son existant, quels que soient les drames vécus. « La langue est un lieu de l’identité temporaire », rappelle très justement Barbara Cassin.

 

À la lumière du juste et de la prophétie !

 
Dans une langue pour abri, ouvrage tout récemment paru dans la magnifique collection « paysages écrits » élégamment co-éditée par la Facim et Créaphis, Georges-Arthur Goldschmidt instruit une pensée autant qu’un cheminement qui se veut à la fois puiser dans les ressources d’une langue adoptée et d’une mémoire qui cependant lui échappe, parce que tel ne s’improvise pas le châtiment, qui conditionne tout « être » en quête de sa véritable identité.
 
Comme faire tomber les masques d’une insupportable attente dont la mémoire semble être une fois de plus la valeur ajoutée et en amont l’indéfectible convertisseur (avertisseur).
 

Par la mémoire au moyen du langage, je m’inscris dans la communauté des humains et en prends conscience, mais ce n’est qu’en surface, au moyen des mots, que ma mémoire rejoint celles des autres. Ainsi à chaque pas elle prend place dans l’Histoire si bien que l’intime ne peut pas s’en séparer. 

 
L’Histoire avec un « H » majuscule n’est pas anodin, il considère à un moment précis la subordination inconsciente. « Le peuple » vraisemblablement, et son cheminement qui évoque (invoque) par la suite l’incidence intimiste comme un possible réservoir de liberté, mais ce n’est pas tout-à-fait sûr cependant ; et alors que subordination ne signifie nullement asservissement.
 
Certes il y a les contraintes originelles - terrain de jeu de la mémoire qui s’organise - mais qui est aussi en mesure de s’en départir, et certainement pas par miracle ; l’inscription mémorielle vaut pour une totale indépendance de raisonnement. L’auteur d’ailleurs se fait fort de reconnaitre ses propres traces.
 

L’enfance, lieu de mémoire par excellence, ne fait qu’enregistrer dans l’intime de soi la réalité du monde telle qu’elle se présente à l’enfant et où le moindre détail est en quelque sorte hérité : tout ce que voit ou entend l’enfant le précède. C’est circulairement que le monde entoure l’enfant. 

 
Une circularité dont les aspects « absorbants », autant que « révulsifs », ne se conçoit en partie que grâce à l’intuition infantile à partir de laquelle le langage se forme et se transforme au cours des âges, car c’est par la mémoire sélective et bien que demeurant éminemment syncrétique que le cerveau sera en mesure à un moment donné de faire valoir ses premières décisions. C’est une règle imparable à laquelle il serait vain de se soustraire, sauf par désir caché de se martyriser soi-même et contre soi-même.
 
Ainsi devenir le martyr de ses propres refoulements a-t-il un but, susceptible de rendre plus heureux ? La question reste en suspend, car savoir d’où l’on vient, c’est aussi méconnaitre parfois là où l’on peut aller. D’où une circularité parfois abusive qui ne révèle que ce qu’elle veut bien laisser paraître ou transparaitre, y compris par les plus belles images de l’enfance ! Et c’est finalement un paradoxe intriguant autant que versatile.
 
D’ailleurs « un juif ment quand il parle Allemand ». Une sanction pour le moins troublante, mais avec une réponse parfaitement claire et identifiable « C’est du camp de concentration qu’on menaçait désormais les enfants et pas uniquement de la fessée à la badine ».  La Shoah soudain resurgit, comme l’insupportable marque de la honte – la solution finale – avec à la clé l’éradication d’un peuple tout entier par des méthodes inhumaines et barbares et sans qu’il puisse poindre une seule lueur d’espoir à ce moment-là.
 
« Les disparitions se multipliaient, on avait confié à l’internat le petit Polonais un peu perdu et qui s’efforçait de sourire et fut lui aussi emporté par un de ces camions. Il y eut des rafles, des arrestations ». Tant de rafles, et tant d’arrestations, qui préfiguraient une fin triste, dans les fours crématoires.
 
« Aucun homme ne vaut qu’on le sacrifie à une idéologie ou une religion et il n’est aucune idéologie, il n’est aucune religion qui vaille un seul être humain. C’est à cet égard que la mémoire sans cesse traumatisée par les démentis à tout ce qu’elle acquiert, devient aussi apprentissage de raison ». Et l’auteur de conclure : « Cet essai est volontairement décalé par rapport à ce qui se passe aujourd’hui. La mémoire par essence, ne peut regarder en avant même si l’avant la contiendra tôt ou tard ».
 
 
 
De ce point de vue Georges-Arthur Goldschmidt ne se veut ni comptable de ses visions, ni prophète de son mal. Juste un homme qui a survécu à l’injustice de l’histoire. Un ouvrage à lire absolument.
 
 
 
Georges-Arthur Goldschmidt - Une langue pour abri - Créaphis – 9782354280307 – 9.95 €


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