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Une migration à travers l'Europe : poignant récit d'un enfer

Clémence Holstein - 13.06.2018

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La traversée infernale et authentique de l’Europe la plus sombre. D’Istanbul à Paris, Soixante jours retrace la fuite éperdue d’un groupe de quinze Kurdes à la recherche d’une vie à laquelle ils auraient enfin droit.




 

Grâce à nos chers et omniprésents médias, nous savons ce qu’il en est des périples inhumains qu’effectuent les migrants venus des quatre coins du monde pour rejoindre l’Europe. Nous croyons savoir. L’on connaît le scandale humanitaire qui continue d’y régner. L’on a tous vu des images d’un enfant mort sur une plage ou d’hommes et de femmes à moitié noyés près des côtes italiennes. L’on s’en tient là.

Parce que la vie continue et qu’on arrive à oublier. Cependant, qui sait ce que ces voyageurs de l’extrême ont vécu pour en arriver là  ? L’on n’ose peut-être pas imaginer que le voyage depuis la Somalie ou depuis la Syrie a été à l’aune de ces images, pendant des semaines. Pourtant c’est bel et bien ce que raconte Sarah Marty dans Soixante jours

 

C’est l’histoire vraie d’un homme qui a marché des nuits et des jours, sans relâche. L’histoire d’un homme venu un jour reconstruire le mur d’enceinte de ma maison soufflé par la tempête. Quelque chose de solide émanait de lui, une force implacable. Pourtant, face à ce mur écroulé qui offrait comme horizon le jardin aux arbres séculaires des voisins, l’homme s’est mis à trembler.
Après un long silence, il m’a avoué avoir peur des forêts. Cette confidence m’a étonnée, le contraste entre cet homme costaud et cette peur enfantine était saisissant. Qui était-il vraiment ? Peu à peu, l’homme s’est confié, et une fois sa vie exhumée je lui ai fait une promesse, écrire son histoire. Celle de ces Kurdes qui, un matin de novembre, ont fui ensemble la Turquie. 


Ce n’est plus un problème sociétal ou politique dont il s’agit. Ce livre nous raconte le bras de fer avec la mort que constitue la migration illégale vers une existence plus libre. Ce bras de fer est celui de Yoldas, Yusuf, Azra, Cevdet et les autres, des vivants de chair et d’os, des vraies personnes  ? comme demandent les enfants pour s’assurer de la réalité des personnages. Oui de vraies personnes, dont l’auteure narre la vraie vie. 
 

Il est particulièrement sidérant pour nous qui pouvons vivre avec la liberté de choisir, de s’exprimer, mais aussi seulement de travailler (travailler est une chance, ce livre nous le rappelle avec pertinence) et de pouvoir assouvir nos besoins vitaux, de tomber nez à nez avec la misère de ces Kurdes en Turquie et avec la lutte qu’ils mènent pour seulement avoir le droit d’être. Précisément, où qu’ils passent, ils n’ont pas le droit.

Et la Loi, où qu’elle s’applique, les interdit. Ils doivent se taire, se cacher et ne prendre aucune place alors même qu’ils sont exclus dans leur pays natal. Toutes les lois les empêchent et font d’eux des prisonniers. La loi de la vie, de la nature, est la seule qui ait encore un sens. Aucune loi ne protège. Ils doivent se sauver eux-mêmes. Terrassant. 
 

Dans ce groupe de femmes et d’hommes qui ne se connaissent pas ou alors par paires (deux frères, deux amis, un couple, une mère et son enfant) se tissent des liens hors du commun. Ils ne savent rien les uns des autres et ce n’est pas se connaître qui importe. Se connaître est un luxe. Les mots sont un luxe. Penser est un luxe. Les liens qui se construisent n’en constituent comme qu’un seul. Un lien de meute, un lien absolu de survie.

Vient l’image d’une cordée qui monterait l’Himalaya, accrochée au même tuteur. L’attachement qui se joue dans cet enfer partagé est de ceux qui ne s’effacent jamais et qui même impriment une existence. Survivre ensemble nous est pour la plupart d’entre nous inconnu. Nous en saisissons une esquisse à travers cette lecture. 
 

Nous saisissons aussi combien nous ne pouvons qu’imaginer. Malgré toute notre bonne volonté. Et Soixante jours force notre respect et notre empathie. Impossible d’en sortir indemne. 

 

Le témoignage revêt ici toute sa valeur de travail de mémoire. Les mots sont lourds, grossis de la souffrance inouïe de ceux qui doivent tous être nommés, même s’il ne s’agit que de la chronique du livre de leur soixante jours d’enfer  : Yoldas, Tekin, Cevdet, Sibel, Yusuf et les enfants Dervis et Yildis, Welat, Mirkan, Osman, Azra et le petit Ersin, Citseko, Ferhat, Beritan. Les mots sont la seule arme qu’il reste et une richesse à chérir encore et encore. Ils ancrent les vies et les douleurs et donnent un sens. 

 

 

Sarah Marty – Soixante jours – Editions Denoël — 9782207142257 — 20 € (prix Matmut 2018)

 




Commentaires
On attend le même témoignage sur l'enfer de désillusion qu'ielles peuvent vivre en arrivant dans nos pays occidentaux...
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Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 288
Traducteur :
ISBN : 9782207142257

Soixante jours

de Sarah Marty

"C’est l’histoire vraie d’un homme qui a marché des nuits et des jours, sans relâche. L’histoire d’un homme venu un jour reconstruire le mur d’enceinte de ma maison soufflé par la tempête. Quelque chose de solide émanait de lui, une force implacable. Pourtant, face à ce mur écroulé qui offrait comme horizon le jardin aux arbres séculaires des voisins, l’homme s’est mis à trembler. Après un long silence, il m’a avoué avoir peur des forêts. Cette confidence m’a étonnée, le contraste entre cet homme costaud et cette peur enfantine était saisissant. Qui était-il vraiment ? Peu à peu, l’homme s’est confié, et une fois sa vie exhumée je lui ai fait une promesse, écrire son histoire. Celle de ces Kurdes qui, un matin de novembre, ont fui ensemble la Turquie. Ce livre est double, il raconte l’histoire de ce groupe de personnes qui m’a tant bouleversée mais il nous raconte aussi. En chacune de ces personnes se cache une part de nous-mêmes. Chacun porte en soi le ciel et l’enfer…"

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