Une part de ciel : l'attente d'un père

Cécile Pellerin - 09.09.2013

Livre - fratrie - Alpes - Hiver


Ne cherchez pas dans ce nouveau roman de Claudie Gallay, l'intensité des « Déferlantes »,  ou vous serez déçu, insatisfait. Prenez plutôt ce livre comme une autre histoire, d'autres émotions, un autre lieu, tout aussi majestueux ; d'autres personnages, une femme encore, cette fois, et insérez-vous doucement, longuement dans l'ambiance d'un hiver à la montagne,  parfois un peu rude et taciturne, d'autres fois plus chaleureux et tendre. Savourez le rythme lent et contemplatif dans lequel la narratrice, Carole, place son existence, le temps d'une pause, d'un intermède, d'une attente, à la fois vaine mais nécessaire pour lui permettre d'éprouver, de resserrer aussi  peut être les liens fraternels, d'exprimer certains non-dits, de repartir plus sereine vers la vie qu'elle a momentanément mise entre parenthèses.

 

Acceptez les hésitations, le manque d'agitation, l'impression d'immobilité, les journées répétitives de la narratrice, les rituels de son quotidien et pénétrez alors avec intimité au cœur de l'hiver. Avec elle, vous sentirez le froid qui s'installe, la neige qui menace, les activités qui ralentissent, les animaux en sommeil, la douceur des choses aussi, les pas feutrés et le calme. Vous comprendrez alors pourquoi ce roman, au premier abord,  peut être un peu austère, très descriptif, vaguement ennuyeux, sans attaches solides avec le lecteur, finit, au fil des journées qui s'égrènent, chapitre après chapitre, par vous imprégner, vous immerger complètement dans son atmosphère et vous intégrer à la vie du Val des Seuls, avec une grande sincérité, de l'attention et une intense émotion. Ce livre se gagne, pas à pas, et laisse au final une sensation un peu mélancolique, délicate et profonde. Durable.

 

Du  lundi 03 décembre au dimanche 20 janvier, Carole s'installe dans sa vallée natale car son père, Curtil, a donné rendez-vous à ses trois enfants, sans préciser la date exacte de son retour. « Je suis née ici, d'un ventre et de ce lieu. » Elle profite de ces quelques semaines, pour finaliser la traduction d'un livre sur l'artiste Christo (« qui montre les choses en les dissimulant »). Installée dans le gîte que lui loue, Francky, le propriétaire du bar-restaurant « La Lanterne », elle retrouve son frère aîné, Philippe, garde-forestier qui envisage de « retracer l'itinéraire exact pris par Hannibal quand il a traversé les Alpes avec ses éléphants » et sa jeune sœur, Gaby, installée dans un bungalow avec Vera (la Môme) dont elle n'est pas la mère mais qu'elle élève comme sa fille. Dans l'attente de son homme, incarcéré pour une courte peine, (« un p'tit loubard mais pas un mauvais bougre ») elle vit de petits boulots à l'hôtel du coin et soigne, comme elle peut, ses poumons malades, depuis l'incendie de la maison natale, lorsqu'elle était encore enfant.

 

Chaque jour qui passe permet à Carole d'entrer progressivement dans la vie du village, dans l'intimité des proches qui le composent et peu à peu, de se familiariser avec un quotidien différent de celui qu'elle a quitté, à Saint-Etienne. Séparée de son mari, éloignée de ses deux filles, parties en Australie, elle renoue des liens avec son frère, sa sœur, la Baronne et ses chiens, (pour laquelle elle effectue des tâches ingrates au chenil) Jean (un amour de jeunesse) et son père, Sam, la Môme, Marius, Diego, Francky et sa serveuse, réintègre peu à peu le village natal, y pose des repères, écoute chacun et partage leurs existences, apporte de l'aide, participe à la vie du village, finit par s'intégrer, ravive des souvenirs, cherche des réponses, exprime des inquiétudes, travaille à sa traduction et attend ce père avec les autres.

 

« Etre ici me rendait chaotique ».

 

La force de ce roman est sans doute dans la description de la régularité, de la répétition et de la précision des gestes, (« cet engrenage du geste ») des détails qui composent chaque journée, étoffent la vie de Carole, donnent du sens à sa quête, répondent à ses interrogations, facilitent progressivement son insertion dans le village, dévoilent tout en lenteur et en profondeur, parfois avec pesanteur, également, le cheminement de la narratrice et éclairent aussi sans doute la part d'absolu que chacun porte en soi.

 

Un livre où la nature est observée, approchée, admirée et respectée, redoutée aussi et révélatrice des histoires humaines. Un livre où le temps qui passe se ressent intensément, donne au lecteur le sentiment de vivre chaque journée, chaque heure qui défile au rythme ralenti de l'hiver. Se (re)poser enfin pour mieux poursuivre son chemin ensuite, attraper la vie que l'on a choisie et ne pas devenir « juste ce que la vie veut […] La vie, on ne la refait pas. On fait des choix et on laisse des choses. »




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