Vera : la dérive des sentiments

Cécile Pellerin - 06.10.2017

Livre - Désir - femme - adolescence


La force de ce premier roman n’est pas son intrigue, encore moins ses effets de surprise ou ses actions. Et pourtant il éblouit, pénètre et habite en profondeur celui qui lit. L’absorbe de toutes parts. Le voilà captif d’une histoire dont il perçoit l’atmosphère, imprégné dès les premiers mots, les premières images.
 

Ainsi le lecteur est d’abord saisi par la pluie fine que son corps reçoit en frissonnant, puis mollement dérangé par l’odeur de sang et de carcasse de la boucherie miteuse du quartier, embrumé par la fumée de cigarettes, à peine incommodé par l’haleine d’alcool bon marché du narrateur.
 

Il devine les vêtements aux remugles de tabac froid, de crasse et de graillon mais n’éprouve nullement le besoin de s’éloigner. Au contraire, rivé au plus près de l’adolescent, Sonny, immergé au cœur d’une banlieue populaire dublinoise, triste et grise, il accompagne sa rencontre avec Vera, cette femme sans âge, très belle, troublé à son tour par la puissance du désir et l’histoire d’amour qui illuminent le roman et lui ôtent sa noirceur, le temps d’un intervalle éclatant, inoubliable et bouleversant. Vraiment sublime.
 


 

D’une écriture très visuelle, le récit, comme découpé en plans séquences, offre des scènes minutieuses dont l’imaginaire du lecteur s’empare d’emblée, créant ainsi une plongée sans écueil dans une ambiance romanesque et très réelle à la fois.
 

De plus la narration à la deuxième personne amplifie cette proximité, invite à ETRE dans l’histoire, intimement impliqué et à ressentir sans distance les émotions du personnage. Mais sans excès non plus ni indécence ; à postériori, après que le temps ait atténué les douleurs.
 

«Tu menais une vie ordinaire et sans envergure, tu le savais très bien […] Une odeur d’absence de vie.»
 

Sonny a seize ans et rêve de quitter la grisaille irlandaise et la pauvreté dans laquelle est installée sa famille. Une mère vieille, usée, fragile et dépressive, un père, d’origine rurale, maçon robuste mais joueur invétéré et des frères, éloignés, sans consistance.
 

Un milieu sordide, sans horizon que le lycée et la boucherie où il travaille le soir n’éclaircissent pas davantage. Même Sharon, la voisine d’un an plus âgée, qu’il retrouve certains soirs dans un terrain vague à l’abri de rochers, ne comble ni sa solitude ni ses désirs amoureux, ni son envie de fuir.
 

Occupé à des travaux de maçonnerie avec son père dans un quartier chic de Dublin, Sonny rencontre Vera, une femme plus âgée. Et seule. Subjugué par sa beauté, sous l’emprise d’un désir ardent, le jeune homme voit brusquement son existence vaciller et rêve d’une histoire d’amour. La rencontre est inattendue, hors de toute convention, incontrôlable, à la fois violente, désespérée et éperdue. Tout les sépare (l’âge, le milieu social, intellectuel) mais ils échappent à tout, absolument libres, hors du temps.  Brièvement suspendu.
 

« Tu rêvais d’être le héros qui la sauverait, même avec tout ce que tu ignorais d’elle. »
 

Ephémère mais lumineux, d’une puissance absolue, le désir entre ces deux êtres et l’intensité à le vivre, rendent  chaque détail, chaque sensation, chaque geste de l’ordinaire soudainement resplendissants, les extirpant de la noirceur qui les assaillent d’habitude.
 

[Extraits] Vera de Karl Geary


La fragilité de Vera, sa vulnérabilité, la délicatesse de Sonny, son élan, sa tendresse n’échappent à aucune page, distillés minutieusement et avec grâce dans les mouvements, les regards, les odeurs, les objets, la pluie, la mer et la ville, les paroles.
 

Le lecteur se laisse aller à la dérive, avec eux,  subjugué et cogné. Pour longtemps.


Karl Geary – Vera (trad. Céline Leroy.) – Editions Rivages - 9782743640552 - 21,50 €
 

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Editeur : Rivages
Genre :
Total pages : 276
Traducteur :
ISBN : 9782743640552

Vera

de Karl Geary

Vera a la trentaine passée, elle vit dans les quartiers chics de Dublin, à Montpelier Parade. Sonny a 16 ans, il travaille dans une boucherie. Bien sûr, il rêve d'ailleurs. Lorsqu'il croise le regard de Vera, sa beauté lui donne immédiatement le vertige. Vera parle peu. Mais elle sait écouter Sonny comme personne ne l'a fait jusqu'à présent. Premier roman coup de poing d'un acteur irlandais devenu écrivain et scénariste, Vera est une magnifique histoire d'amour portée par une écritre exceptionnelle, un mélange inédit entre la justesse de Ken Loach et la grâce de James Salter. Aussi émouvant et dévastateur que Breaking The Waves.   

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