Vérité et Amour : de Sarkozy à Hollande, Francesca vit son quinquennat

Virginie Troussier - 05.05.2013

Livre - Prague - amour - condition humaine


« L'amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge ». C'est de cette parole de Václav Havel - dramaturge, dissident, prisonnier, président de la République tchèque - qu'est issu le titre du dernier roman de Claire Legendre. Elle résume l'esprit de la révolution de velours qui fit chuter le régime socialiste en Tchécoslovaquie en novembre 1989, et fut l'expression vivante de la résistance et de l'espoir, deux termes forts, complémentaires, parfois contraires, mais omniprésents dans ce texte, qui est un de ces affrontements psychologiques et politiques, déstabilisant.

 

L'auteur décrit habilement, avec délicatesse, des êtres qui, pour éviter la chute, tentent de se raccrocher les uns aux autres, en vain. Le vide, plus fort, rattrape toujours. La plume de l'auteur touche par son intelligence sensible, qui dans un même élan brasse l'intime et le monde, l'art et l'âme, la chair et l'idéal. Elle y raconte la vie de son héroïne, Francesca, qui par amour, finit par perdre son autonomie, maîtresse de ses choix et de son destin, et soumise aux mêmes. Comment peut-on devenir à la fois entière et en manque, libre et liée, guerrière et fragile ?

 

Tout commence ici. Le jour de l'élection de Nicolas Sarkozy, Francesca et son mari décident de partir à Prague. Francesca sera l'épouse d'un mari expatrié, et durant tout ce séjour, elle questionnera sa position : de Française entre l'élection de Sarkozy et celle de Hollande, d'Européenne sous la présidence française, puis celle de la République tchèque, d'épouse face à l'évolution de sa relation, de femme tout court, face aux amis et aux autres, et face aux autres hommes, fantasmés par le manque.

 

Son mari, elle l'appelle avec ironie « le vice-consul », parce qu'il devient autre, préoccupé par son salaire, son travail, la hiérarchie diplomatique, et parce qu'il trahit ainsi sans scrupule leurs idéaux politiques et amoureux. Il la fuit. Il croit qu'il reste, mais il fuit. Il croit qu'il donne, mais il prend. Il croit qu'il aide, mais il tape. Il semble toujours en mouvement, mais toujours en absence.

 

Et c'est bien le manque qui détruit, qui brûle. Francesca est devenue sans doute, celle qui vit sans être. Esseulée, il est difficile de rester attirante. Peut-on rester indépendante en étant amoureuse ? Comment s'oublier sans se perdre ? Peut-on suivre celui qu'on aime sans perdre de son mystère, clé du désir ? Elle n'existe plus pour celui qu'elle aimait, il n'y a plus de preuves, d'actes d'amour, plus rien, elle n'est plus qu'une présence à Prague. Francesca va très vite sombrer dans une dépression noire. Pour se sauver, elle décide tout de même de donner des cours de français à des journalistes, politiciens, et autres cadres tchèques, slovaques, russes. Son désir va se cacher dans chacune de ses rencontres, il va renaître, se ressourcer, même s'il doit se perdre vers des hommes substitutifs.

 

Francesca va, au fil des pages, vivre sa propre révolution de velours, remettant en cause sa vision du monde et de son mariage jusqu'à ce que la vérité de ses aspirations profondes triomphe des leurres et de cette prison faussement dorée dans laquelle elle s'enfermait. À Prague, elle décide de donner des cours de français. Au contact de ce nouvel entourage, elle découvre un univers inversé où l'idéologie communiste n'est pas le visage de la résistance à un système de domination, mais le symbole même de l'oppression, alors que le capitalisme libéral porte l'espoir d'une vie meilleure.

 

C'est un cheminement intellectuel qui se dessine alors, au fil des pages, et amène à nuancer et enrichir des convictions sans pour autant y renoncer. Le regard de Francesca s'assombrit aussi sur son mari, l'idéaliste humaniste se transforme en ordinaire arriviste, capable de sacrifier des hommes pour progresser.

 

La force de ce roman est également de suggérer, les liens de l'amour et du politique, de nos sentiments et de nos façons de penser. Avoir de la suite dans les idées tout en restant perméable au monde qui vous entoure, garder son indépendance tout en sachant recevoir et apprendre à chaque instant, telle est la règle de vie de cette romancière, jeune, et remarquable de sagesse et de verve, déployant, sous couvert d'une écriture veloutée, d'une simplicité éminemment exigeante, une vision terriblement juste, concrète, digne de l'humanité.

 

Peut-on encore trouver une place dans le monde ? C'est au fond la condition humaine la plus contemporaine qu'interroge Claire Legendre : celle de l'impossibilité d'appartenir complètement à un lieu, une origine, un homme.

 

Ce roman est aux prises avec ces réalités centrales de notre monde que sont les infidélités des individus, leurs migrations, les stigmates de ces flux ou de ces pertes laissés sur une culture, un être, une vie, il est ainsi doté d'une douce amertume, à l'égale des vies qui y sont déployées, qui ont toutes connu une césure violente. Une césure due à ce qui advient au sein d'un peuple ou au sein d'un couple quand les regards divergent.

 

Francesca, dans ces tourments, se tourne alors vers son propre désir, et l'interroge. Que peut-on désirer quand tout nous est étranger ? C'est une présence que l'on aimerait retrouver, le désir d'être aimée, comblée, remplie, peu importe qui l'incarnera. Claire Legendre réussit à composer une matière romanesque qui entretient, avec la vie, une proximité d'une évidence saisissante. On pourrait parler de justesse, plongée dans la matière humaine, s'infiltrant jusque dans les replis obscurs des mémoires et des consciences, trouvant les mots et la respiration qu'il faut pour nommer les pensées les plus imprécises, fluctuantes, repoussées - pour nommer le désir de vie même. Tout cela en demeurant réaliste, ancré dans le quotidien, Prague est décrite avec une grâce particulière, qui nous donne envie d'y vivre aussi.  De tenter l'expérience.

 

Claire Legendre est sans doute un écrivain soucieux de toujours inscrire l'intime dans l'époque, dans l'Histoire et dans le temps, ce qui donne à une histoire son plus fort écho.