Vers d’autres rives, autobiographie d’empreintes

Camille Cado - 05.12.2019

Livre - Denis Laferriere - autobiographie dessins - exil litterature Haiti


RÉCIT DESSINÉ - Ce sont les couleurs de la couverture qui m’ont d’abord attirées. Ce tourbillon de bleu rencontrant une palette de vert, « du turquoise au vert canard » diront les plus pointilleux, et peut-être pas tout à fait, en fait. Et puis le rouge, les enfants aiment à mélanger les couleurs. Un môme ? Non, mais Dany Laferrière, « de l’Académie française » précise l’ouvrage. Je ne connais pas, honteuse. Enfin le dessin, à la mine fine et franche. Un maelstrom d’hommes, de bonshommes plutôt. J’ouvre.
 
 

Non je n’ouvre pas. Je retourne l’ouvrage d’abord, où l’on retrouve ces mêmes visages. Le bleu, vert et rouge, toujours. J’attends. Je retarde au maximum mon entrée dans cet objet d’art, une manière de faire languir ma surprise, sans doute. C’est étrange ce livre quand même, cette écriture, et ces dessins.

Et puis je l’ouvre, enfin. Extraordinaire. « Mais non, il y a eu Autoportrait de Paris avec chat en 2018, son premier roman dessiné », diront les plus pointilleux. Extraordinaire, je maintiens.
 

Saisir l'essence du souvenir


Ces croquis nous replongent à une époque, plus ou moins lointaine, où l’odeur de feutre velleda enivrait nos narines, où la sensation de la colle sur nos doigts nous fascinait.

Des sensations, des souvenirs, les nôtres, mais aussi ceux de Dany Laferrière. Une autobiographie ? Oui, mais sans date, sans détail, ou si justement, uniquement des éléments insignifiants, des anecdotes très précises.

Des poissons que Absalom offrait à sa grand-mère avant qu’elle ne les cuisine en soupe au café de da, en passant par son papi qui adorait les roses, avec qui il plantait des légumes à Petit-Goâve, la mangue qu’il dégustait chaque jeudi, sans oublier Va, va, la fille à la robe jaune de la maison d’en face.

Aucune trame, mais des souvenirs surgissants comme des stupéfiantes images. Non pas que la réflexion soit incohérente, bien au contraire. L’auteur retranscrit avec brio le jaillissement des souvenirs, de la mémoire sélective à travers des dessins comme autant d’images mentales. Et que seraient les souvenirs si ce n’est que cela ?
 

J’ai toujours rêvé d’une biographie qui exclurait les dates et les lieux pour ne tenir compte que des émotions ou des sensations, même fugaces. La première fois que j’ai vu une libellule. La fois que je suis entré dans la mer en ignorant qu’il fallait savoir nager. La fois que j’ai assisté à l’exécution d’un prisonnier politique près du cimetière de Port-au-Prince. Le dernier regard de ma mère me voyant partir en exil. Ma première promenade dans la cour de l’Académie. Et toutes les fois que j’ai regardé dans un ciel étoilé en espérant trouver la Niña Estrellita. 


On se surprend parfois à tourner l’ouvrage pour contempler les dessins. On se force aussi à lire certains mots à la calligraphie presque indéchiffrable. Il y a parfois des croûtes d’encres, des mots faussement oubliés puis ajoutés à l’aide d’une petite flèche, des mots découpés, séparés d’un tiret.
 

De l'exil politique à l'exploration artistique


Dany Laferrière ne tombe pas dans le piège de la coloration affective de l’expérience. Le regard du narrateur reste celui de l’enfant, insouciant, authentique, à la fois sur l’ouragan Flora, mais aussi sur l’alcool, sur la mort.

L’histoire reste celle de ce petit garçon, curieux de voir ce qui se cache derrière les montagnes bleues de Petit-Goâve, fasciné par ce qui se passe de l’autre côté de la rive.
 
Et à travers cet ouvrage, on traverse en réalité l’histoire d’Haïti. La réalité de la milice des tontons macoutes qui traquent les résistants au régime de Papa doc, connu aussi sous le nom de François Duvalier, l’histoire de mamie da qui refuse de leur offrir du café en gage d’opposition, et ce petit garçon, qui quitte alors Petit-Goâve pour rejoindre sa mère à Port-au-Prince, avant sa migration au Québec, sa condition de réfugié et le racisme.

Vers d’autres rives raconte à la fois son exil politique, mais aussi son voyage spirituel et artistique. L’art, la poésie, comme premier objet de l’errance, de transcendance. « Un jour je suis entré dans un tableau et je m’y suis perdu. Un voyage vers d’autres rives. »

Nous plongeons ainsi dans l’art haitien, de Jasmin Joseph à Jean René Jérôme, en passant par Robert Saint Brice ou encore Hector Hyppolite, autant d’artistes qui ont influencé le trait de Dany Laferrière. Ce roman dessiné effleure aussi les inspirations de l’écrivain : des poèmes d’Émile Roumer à ceux de Carl Brouard.

Et puis, « Sans bruit, on pénètre dans un monde mystérieux, fait d’émotions, de rythmes, de couleurs, de saveurs inédits sans savoir où l’on va. »
 
Dany Laferrière – Vers d'autres rives – L'aube – 9782815930710 – 16€


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Pour approfondir

Editeur : Editions De L'Aube
Genre : littérature
Total pages : 88
Traducteur :
ISBN : 9782815930710

Vers d'autres rives

de Dany Laferrière

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