Vingt mille livres sur la mer (3) : je te dirai les flots blues

Clément Solym - 27.07.2012

Livre - vingt mille livres - sur la mer - chronique livre


C'est vendredi, et comme tous les vendredis, voici notre épopée Vendredi, ou l'avis sauvage...


Isolé comme jamais sur un morceau de terre, notre naufragé apprend les conditions difficiles de la survie en milieu hostile : il croyait que son boulot de commercial lui offrirait une formation suffisamment complète, il était loin du compte. Ses dents ont beau rayer le parquet depuis plusieurs années, sa rencontre inopportune avec un tigre à dents de sabre lui a laissé un souvenir cuisant...

 

Ses seules armes ? Des livres qui jonchent la plage, avec une nouvelle livraison au rythme des marées... C'est d'ailleurs grâce aux Désorientés, un énorme pavé d'Amin Maaalouf, qu'il s'est sorti des crocs de la bête sans anicroche : après avoir mordu dans les 520 pages de papier épais Grasset, le fauve ne put refaire claquer ses mâchoires, et logiquement claqua, la gueule ouverte.

 

Irrepressiblement, il avait ramassé sur le sable encore secoué d'écume La dernière nuit de l'émir. Seul face à lui-même, ce genre de situation est parfaite pour la complaisance. Le récit commence un Vendredi 24 décembre 1847 (il pensa au calendrier, vieux souvenir qu'il n'avait pas su entretenir), au milieu des troupes d'Abd el-Kader, émir résistant au colonisateur français.

 

Il n'avait jamais été vraiment fou de l'Histoire, vieille discipline de date où, finalement, les débordements sont rares, puisqu'elle suit son cours (et c'est bien la seule). Celle racontée par Djemaï est à la mesure d'un homme qu'Hugo et surtout Rimbaud saluèrent, qu'on aborde avec les préjugés d'un Occidental sur les guerriers berbères (cimeterres, décapitation, harem sans limites, avec une préférence pour l'un des trois), qu'on quitte avec ce quatrain d'Ombre gardienne, par Mohammed Dib, en tête : 

 

« Je marche, je marche ;

Les mots que je porte

Sur la langue sont

Une étrange annonce. »


La dernière nuit de l'émir, Abdelkader Djemaï, Seuil, 15 €

 

 

Le noble gusse s'exile en Syrie : du coup, il pensa à l'Iran et à Israël - était-ce l'apocalypse dans le monde moderne ? - il avait besoin de couleurs, et pas ce bleu qui lui donnait l'impression de vivre dans un Yves Klein. 

 

Le tome 2 de l'histoire de Mary Shelley, en bande dessinée, fait parfaitement l'affaire : dès la première page, elle file le parfait coton avec Percy Shelley, un poète méconnu mais pourtant auteur d'un pamphlet s'attachant à démontrer la non-existence de Dieu. Vandermeulen et Casanave signent un récit très réaliste, un peu trop d'ailleurs si ce n'était le coup de crayon de Casanave et surtout, les couleurs de Patrice Larcenet.

 

 

Mary Shelley, tome 2, David Vandermeulen, Daniel Casanave, Patrice Larcenet, Le Lombard, 15 €

 

 

L'histoire de Mary et Percy ne se termine pas très très bien : il avait l'impression que les bourrasques qui passaient entre les feuilles des palmiers soufflaient « Mary ». Et ce fut le blues...

 

La caisse éventrée qui gisait sur la plage n'avait rien de différent des autres : vierge de tous signes distinctifs, il était par ailleurs impossible d'en déterminer la provenance. Probable que ces containers s'étaient abîmés en même temps que lui et le reste de l'équipage, mais quant à savoir la destination de ces tonnes de papier...

 

Se saisissant d'un bouquin du carton, il fronça les sourcils : François Bon ? En papier ? De l'article de Télérama qu'il avait lu d'un oeil torve dans la salle d'attente germanopratine de son médecin généraliste, il avait retenu que l'homme faisait dans l'immatériel, désormais. S'il se remettait au papier, le monde civilisé était peut-être sauvé de la désolation, finalement...

 

Conversations avec Keith Richards est un livre court, fait d'aphorismes que le vieux guitariste a eu l'obligeance de lâcher à travers des échanges de mail ou des rencontres de visu. Le bonhomme a pris un sacré coup de vieux ces dernières années, à cachetonner dans Pirates des Caraïbes, des pubs Louis Vuitton ou commettre des albums passables avec ses acolytes.

 

On trouve quelques fulgurances, « Comprendre que la guitare est devant toi. Voilà le rock'n roll. », « Il n'est pas de lieu pour la solitude – la surface au sol de tes deux pieds suffit largement. », des déclarations un peu moins brillantes, « J'aurais fait moi-même un livre sur les Rolling Stones, m'avait dit Keith Richards, si je n'avais pas été un Rolling Stones », mais surtout quelques saillies qui renseignent sur ce que ça fait de parler à Keith Richards : « Je t'aime bien parce que tu ne m'as rien demandé, dit Keith Richards, tu recopies et ça suffit : mais qui me prouve que tu recopies ce que vraiment je t'ai dit ? » On répond quoi à ça ?

 

Et cette question qui ne pouvait plus le quitter, alors qu'il est perdu sur une île déserte, sans aucun espoir de retour, à se nourrir de racines mâchouillées, qui laissent un suc acide dans l'estomac : le blues est-il compatible avec la technologie ? Pour toute réponse, cet aveu du maître mollasson : « Keith Richards m'avait dit : « On m'avait offert un ordinateur j'y avais inscrit tous mes rêves – et j'ai renversé cette vodka dessus, plus de rêves, et pas recommencé l'ordinateur. » »

 

Sorte de mix entre Zarathoustra et Cioran, les phrases de Richards l'aideront sûrement à garder un esprit sain. Pour le corps, par contre...

 

 

Conversations avec Keith Richards, François Bon, Publie.net, 2,99 € numérique, 13,99 € papier+numérique