Vingt mille livres sur la mer (5) : exposition fatale sans écran total

Clément Solym - 17.08.2012

Livre - vingt mille livres - sur la mer - chronique été


C'est vendredi, l'heure de L'avis sauvage : Il fallait bien que cela arrive un jour : comment espérer survivre, seul, enfermé en plein air, quand les titres des livres qui s'échouent sur la plage constituent les uniques surprises de la journée ? S'il a manqué un épisode la semaine dernière, c'est parce que notre héros s'est fait surprendre par... sa moitié, qui l'a du coup surpris alors qu'il était plongé dans une activité bannie de la société traditionnelle - ça tombe bien, lui aussi.

 

Soudain, et malgré quelques heures à supporter les réprimandes - c'était bien la moindre des choses - l'isolement contraint sur l'île sembla bien moins contraignant. S'allonger sur le rivage, c'était se laisser lécher les pieds par des vagues de souvenirs. Plus ou moins tempérées, bien sûr.

 

L'écrivain est un artiste bizarre : son activité est probablement la moins spectaculaire à regarder, et c'est de loin celle qui demande le moins d'investissement matériel et financier (pourtant, lui n'avait même pas de quoi la pratiquer). Et pourtant... Dans Rétrospective, par exemple, Avraham B. (pour « Boolie ») Yehoshua s'intéresse au cinéma, et créé Yaïr Mozes, un réalisateur en fin de vie, invité à Saint-Jacques-de-Compostelle pour une projection des oeuvres de sa carrière.

 

Il revoit sa mère, ses amantes, tous ceux qu'il a fait apparaître dans ses films, et doit en plus expliquer, commenter, décrypter chaque scène... Mais c'est vers le scénariste qu'il se tournera, et c'est ce dernier, Trigano, qui s'obstine à le fuir, comme s'il détenait les clés d'un quelconque verrou... Trésor ou boîte de Pandore ? Eh, on ne sait jamais ce que l'on peut trouver au fond de la mer...

 

 

Rétrospective, Avraham B. Yehoshua, traduit par Jean-Luc Allouche, Grasset, 22€

 

Autre cinéaste, Vilnius Lancastre, autre nationalité, espagnole, il a ouvert Air de Dylan d'Enrique Vila-Matas, parce qu'au bout d'une semaine à tourner en rond en se croisant au détour de chaque palmier, la lassitude a vite commencé à se faire sentir. Et cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas entendu la moindre note, ou plutôt le moindre accord : il pouvait jouer des compositions de son cru sur des éléments de la jungle (noix de coco, écorce, bois flotté...), mais pour un résultat potable, c'était cuit.

 

Lancastre est un fils d'écrivain, et veut réaliser la biographie de son père. Mais celle-ci, fictive, le ramène finalement à l'activité de son père... Vous suivez ? Peut-être qu'en utilisant un tison sur quelques feuilles de bananier, il pourrait enfin se livrer à cette activité si saine... Air de Dylan multiplie les références, pratiquement une par page, du Jules César de Mankiewicz à Brooklyn, un roman de Colm Toibin. Du coup, la lecture est ardue, mais oblige à la recherche parallèle, ce qui était plutôt délicat dans le cas présent. Il reste toujours les facilités de Vila-Matas, fulgurantes : « Certains entrent dans le théâtre de la vie très tard, mais quand ils le font, c'est apparemment sans brides et ils vont directement jusqu'au bout de la pièce. » (ceci est un incipit)

 

 

Air de Dylan, Enrique Vila-Matas, traduit par André Gabastou, Christian Bourgeois, 22 €

 

 

 

C'est en fouillant la jungle qu'il a découvert la trappe. Un carré métallique sur un sol de sable, difficile de passer à côté. Ce qu'il fit pourtant, en cherchant une quelconque prise pour pénétrer dans le sous-sol artificiel de l'île : il dégagea le sable accumulé, faisant apparaître un symbole bien connu. Comme une hélice, celle dont ils auraient besoin, tous les deux, pour se sortir de ce bout de terre, mais aux pales trop larges pour être honnête : il se sentait déjà traversé de part en part de radiations.

 

« C'est quoi ces conneries ? On a plus le temps pour ça ! » a-t-il fait en arrachant le livre des mains de sa femme pour le balancer dans l'eau. Elle râla, mais il était trop occupé à chercher une issue, bien qu'il se soit livré à cette activité pendant des semaines. Quand elle lui dit le titre, toutefois, Nous ne sommes plus faits pour vieillir, il se figea et lui demanda des précisions.

 

« Vivre plus longtemps en bonne santé, vraiment plus longtemps et pas simplement quelques mois, ou quelques années. Vivre 10, 20, 30 ou même 50 ans de plus qu'aujourd'hui... et en bonne santé ! [...] Et c'est à vous, vous seul, aujourd'hui de saisir cette chance historique »; lui récita-t-elle comme un robot sans disque dur. 

 

 

Nous en sommes plus faits pour vieillir, Dr Christophe de Jaeger, Grasset, 18 €

 

Sous couvert d'une idéologie sympathique et volontariste, Le docteur de Jaeger promeut une forme d'ascèse qui, non seulement n'est pas très très funky, mais se perd surtout dans les lieux communs, comme si le bon docteur avait compilé tous les conseils diététiques de Elle (et on ne parle pas du « ciment du couple ») Ni excès, ni privations, d'accord... Mais pourquoi ne plus vieillir, dans ce cas ? Guidé par son seul corps, et par le soin et l'attention qu'il faudrait lui apporter, bonjour la vie de 120 ans (un siècle et demi en ligne de mire !)

 

Constatant une dernière fois l'absence d'échappatoire, il se tourne : « Nous ne sommes plus faits pour vieillir ensemble »... L'émotion.




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