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Vingt mille livres sur la mer (6) : encore un peu de soupe de tortures ?

Clément Solym - 24.08.2012

Livre - Vingt mille livres - sur la mer - chronique été


C'est Vendredi ou l'avis sauvage : encore choqués par la découverte d'une infrastructure ensevelie siglée de l'hélice à trois pales, homme et femme survivants sentent leur fin proche. Une île déserte, passe encore, ce sont des choses qui arrivent... Mais un ancien terrain de jeu radioactif, voilà qui prélude à la série B... ou à la bombe H.

 

Pour les besoins d'un ultime climax, la première personne siéra mieux aux lignes suivantes : les désespérés ont toujours cette fâcheuse tendance à en penser qu'à leur propre personne... 

 

Notre situation m'inquiète de plus en plus : les réserves naturelles de l'île s'épuisent, et même les livres qui s'échouaient régulièrement sur nos rivages se font de plus en plus rares. Puisqu'il n'y a plus rien à lire, je décide de me pencher sérieusement sur quelques feuillets, et ce, afin de laisser une dernière trace de mon passage sur cette terre entourée d'eau, une Lettre du bout du monde.

 

Bon, d'accord, je me suis pas mal inspiré du bouquin de José Manuel Fajardo, publié par Métailié, mais qui pourrait faire un procès pour plagiat à un naufragé, mort de faim avec sa compagne ? Ce serait comme accuser les Pompéïens d'insalubrité... Il faut dire que l'histoire du bouquin donne envie de s'en inspirer : un détail que l'histoire habituelle n'a pas vraiment retenu, le retour de Christophe Colomb en Espagne après sa découverte de l'Amérique, l'oblige à laisser 39 hommes de son équipage sur l'île d'Hispaniola.

 

À leur tête, Dominguo Pérez doit veiller à la bonne tenue de l'expédition secondaire, jusqu'à ce qu'il tombe lui-même sous les charmes exotiques d'une Amérindienne du cru... Sous ces atours pocahontesques pas si honteux, la vraie force du court rapport, ou de la longue lettre, est la découverte d'une autre civilisation, d'un autre langage, et l'interrogation métaphysique qu'elle provoque. Pour ses convaincus du dogme du peuple élu, c'est un raz-de-marée.

 

L'auteur Fajardo a eu l'idée de ce tissage très serré réalité-fiction en se promenant sur la plage de Saint-Malo avec Jean-Claude Izzo, dont je regrette que quelques livres ne se soient pas glissés dans les cargaisons mystérieuses, aujourd'hui taries.


Lettre du bout du monde, José Manuel Fajardo, Traduit par Claude Bleton, Métailié, 9€

 

Alors que je mettais un point final à ma lettre, un choc, main dans la main avec le flash noir : je me réveille menotté, le visage étouffé par une cagoule à travers laquelle je peux distinguer un énorme Minotaure sans les cornes, musculeux, plongé dans un bouquin curieusement assez épais.

 

J'essaye de distinguer le titre depuis mon observatoire, à travers les mailles entrouvertes : Kubark ? Voilà qui a des consonances de science-fiction, mais le nom de l'auteur reste introuvable... Et pour cause : il s'agit en fait, le sous-titre me l'apprend, du manuel de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA, celui-là même qui a servi d'inspiration à Naomi Klein pour définir la Stratégie du Choc utilisé par le capitalisme moderne.

 

Côté politique : on profite des catastrophes naturelles, chutes de dictatures et autre coup d'État pour faire passer le maximum de mesures néolibérales possibles. Côté tortures, façon Guantanamo, de la déstabilisation psychologique à base d'attaques en règle de toutes les convictions du prisonnier, répondant au nom de « théorie de la coercition ». Et là, c'est une liste par le menu : les geôliers veilleront par exemple à distordre le temps en bouchant les fenêtres, ou au contraire en maintenant l'illusion du jour. Plus perverses, quelques chansons (de la pop, généralement) pourront être diffusées en boucle, pendant que des humiliations diverses et variées seront imposées au détenu, comme la destruction de symboles sacrés dans le cas de fanatiques, ou au moins, de monothéistes.

 

Bon, après la théorie, vient la pratique.

 

 

Kubark, traduit par Jean-Baptiste et Émilien Bernard, La Découverte, 16 €

 

Je me suis surpris moi-même, et le bouledogue faisait moins le fier : j'ai vaillamment résisté aux attaques, qu'elles soient mentales ou physiques (il excellait pourtant dans cette dernière catégorie). Il s'est effacé avec uen célérité surprenante, rapport à sa masse, pour revenir aussi vite avec un tout petit livre en main, l'air inoffensif, bardé d'un bandeau.

 

Celui-ci annonçait « Luc Dardenne » en lettres énormes, un doublon sur la couverture : on va mater Rosetta ? Et les yeux du gros vont se mouiller de larmes ? Et là, non... Il m'attache les yeux comme dans orange mécanique, puis bricole un mécanisme qui tourne automatiquement les 188 pages de Sur l'affaire humaine.

 

C'est trop dur. Dès la première page, l'aspect pompeux de l'exercice me pique les yeux. Il est vrai que les derniers longs-métrages de la fratrie Dardenne n'étaient pas fameux, mais cet... essai ressemble plus aux pages d'un cahier de réflexions intimes. Le cinéaste a lu ses Nietzsche, Heidegger, sans oublier peut-être son Kierkegaard, mais qu'a-t-il à proposer sinon quelques ébauches : « Venir au monde, c'est venir à l'être séparé, à l'être né, sortir de la bulle, du règne de la totale confusion, de la massivité sans faille, de l'équilibre absolu. Venir au monde, c'est venir au temps, sortir du non-temps de la bulle où il n'y a aucun écart, aucune discontinuité, aucun autre. L'être né n'eut accepter ce sort d'être séparé sans vouloir retourner à l'état antérieur, à l'être continu, massif, complet. »

 

Et ce ne sont que les premières lignes. Je fus même soulagé lorsque le gros s'effaça devant un nouvel arrivant, soudain craintif alors que l'ombre de ce dernier faisait penser à celle d'un arbre resté trop longtemps sous la tempête.

 

 

Sur l'affaire humaine, Luc Dardenne, Seuil, 18 €




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