Vingt mille livres sur la mer (7) : toute l'amnésie du monde

Clément Solym - 31.08.2012

Livre - Vingt mille livres - sur la mer - chronique de l'été


C'est Vendredi ou l'avis sauvage, et probablement la fin du voyage : la conclusion du dernier épisode laissait entendre qu'un personnage décisif entrait dans la salle de torture dont l'efficacité fut éprouvée par notre héros. Alors qu'il distinguait seulement ses traits, il comprit que ce nouvel arrivant allait mettre fin aux doutes et interrogations... ou bien à sa vie d'autochtone.

 

« Amusant... Jamais je n'aurais imaginé que quelqu'un s'aventurerait dans ces eaux internationales, à des miles de tout réseau de communication... Vous avez été livrés à vous-mêmes, dehors, mais vous avez repris le dessus : nous vous avons observés, vous avez un sacré rythme de lecture. Disons que cela vous accorde le privilège de connaître les rouages de mon plan : j'aime en parler, mais tous mes sbires le connaissent déjà par coeur. »

 

Alors que l'homme, filiforme et chauve, faisait son laïus, des seconds couteaux de premier choix s'activaient derrière lui, charriant d'énormes cartons semblables à ceux qui s'échouaient régulièrement sur ma plage.

 

« Vous voyez ce livre ? » Il venait d'attraper un livre de poche plutôt épais, frappé d'un X : « Ce livre est indisponible. L'autobiographie de Malcolm X est indisponible : avec les années, les tirages ont cessé, les exemplaires se sont faits rares, la couverture a fini par disparaître des étagères, et plus personne ne lit ses mots, écrits il y a moins d'un siècle. L'humanité ignore les trésors cachés qui sont à sa portée. D'un autre côté, lorsqu'elle les découvre, elle les assèche et les détruit. »

 

En parlant, il feuilletait les pages comme pour retrouver un passage précis : « Il faudrait lire certains passages de ce livre dès que possible, ceux qui prônent la libération plutôt que l'intégration, sur tous les plans, de la coiffure à la politique, en passant par les vêtements et la musique. Ce livre était dangereux pour beaucoup, pour les Noirs bien-pensants, « intégrés », prêts à se renier pour quelques privilèges... Les ennemis de Malcolm X ont-ils aidé à la disparition de son livre ? Après l'homme, ses idées... »

 

L'autobiographie de Malcolm X, telle qu'elle fut racontée à Alex Haley, définitivement indisponible

 

« Appelez-nous comme vous voulez, mais nous sauvons les textes de la disparition : les abandonnés, les délaissés, les condamnés au pilonnage ! Tous ceux-là, dont les pages se solidarisent peu à peu, tels des tombeaux, nous les protégeons jalousement ! »

 

« "Où sommes-nous ?" Êtes-vous donc tellement obtus ? Est-ce la stupidité ou les effets de mes plantations personnelles, dont vous avez allégrement abusé - n'essayez pas de le cacher, nous vous avons surveillé depuis votre naufrage. Toujours est-il, sachez-le, que le lieu importe moins que la façon dont on l'investit : enfin, vous venez de survivre plusieurs semaines sur une île, loin de toute forme de civilisation... »

 

Tout en palabrant, le comploteur bavard se déplaçait de façon circulaire, et son regard courait entre les lignes à une vitesse folle : entre ses mains et sous ses yeux, le livre ne pouvait rien lui cacher. « J'aime la science-fiction parce qu'elle moque toujours l'inventivité humaine juste après l'avoir célébré. Je trouve cela très sain. Vous voyez ce livre, Argentine ? Son auteur est un habitué du genre, même s'il a aussi touché au polar. Dans celui-ci, l'Amérique du Sud est un pays désolé, livré à des bandes sanguinaires : et bien, même dans cet enfer, Houssin donne à ses personnages une énergie incroyable, une vivacité exemplaire, notamment grâce à l'argot qu'il place dans leur bouche. Cette langue étrange, qui sonne à nos oreilles comme une mystérieuse comptine, disparaîtra lentement pour ne rester que dans ce texte. »

 

Argentine, Joël Houssin, définitivement indisponible et carrément introuvable

 

Il continuait, inlassablement. Il remontait le cours de l'histoire, expliquait qu'il avait obtenu l'ultime exemplaire de ce livre, Argentine, en récupérant les stocks d'une bibliothèque britannique condamnée à la fermeture. La suite, c'était l'exil des livres sur cette île, et leur dépôt au fond des mers, protégés pour l'éternité.

 

Tandis que mon hôte m'expliquait tout et se faisait mousser pour son plan si maléfique, mon regard fut attiré par un livre, au titre cruellement ironique : Les perdants magnifiques. Dans ce roman expérimental et indisponible, on pouvait lire les derniers souhaits, ou regrets, d'un naufragé : « J'aurais voulu vivre dans le folksong comme Joe Hill, pleurer pour les innocents que ma bombe aurait mutilés, remercier le vieux paysan qui nous aurait nourris pendant notre fuite. J'aurais voulu avoir une manche vide retenue par une épingle double, et voir les gens sourire tandis que je saluais de la mauvaise main. »

 

Les perdants magnifiques, Leonard Cohen, indisponible et perdu dans la nature

 

Inspiré par cette prose, il m'aurait été facile de déclamer à mon tour un long argumentaire pour faire valoir la permanence du texte, ses aptitudes exceptionnelles en terme de longévité, et sa capacité de survie : des livres maintenus au fond de l'océan ? Il en faut plus pour noyer le poisson, et, quelques semaines plus tard, l'île fut investie par une milliardaire à qui elle appartenait. La propriétaire avait la mémoire courte, dommage que mon hôte ne se soit pas intéressé aux livres de comptes.