Virginie Despentes, Apocalypse bébé : chapeau la hyène

Clément Solym - 18.08.2010

Livre - hyene - detective - barcelone


Déjà culte, Despentes s'offre l'apocalypse haut la main. Sans rien céder de son regard vitriolé, elle mène un polar scotchant de bout en bout -- autant pour ses inconditionnels que pour les chanceux qui vont la découvrir. Seule mauvaise nouvelle, le club des groupies de longue date risque de s'élargir encore sacrément. Il y perdra au passage un peu du savoureux plaisir de partager ce privilège et d'initier quelques candidats triés sur le volet...

Candidats ou plus souvent candidates, car Despentes s'est affirmée comme la voix la plus contemporaine, la plus radicale et la plus originale du féminisme français, parfois à son corps défendant. Elle-même se demande pourquoi, s'agissant de féminisme, on l'interroge à tout bout de champ. Vu son absence récente des médias, on suppose qu'elle en a marre de répondre pour la moitié (hexagonale) de l'humanité. Mais on ne peut pas reprocher aux journalistes de s'obstiner à la solliciter : elle parle haut, net et différent. En clair, elle arrache. "King Kong Théorie", essai personnel et virulent, offrait une vision sans compromis de la différence sexuelle et appelait aux choix des rôles et des genres, loin des clichés sexistes qu'on prétend mis au placard et dont elle dénonçait la vitalité renouvelée.

"Apocalypse" renoue avec le roman, et un roman pur et dur. Chez Despentes, le genre est souvent un prétexte à la dérive de personnages en perdition. Avec Apocalypse - quatre ans de travail -, Despentes joue et réussit un vrai polar, suspens, rebondissement, violence et sentiment compris, intrigues parallèles et double narration, le tout avec une simplicité haletante de la première à la dernière ligne.

Virginie Despentes,
Pour l'apocalypse, que l'on se rassure, dans tout excellent roman, les pires désastres sont les plus grandes jubilations. Pour le bébé : c'est l'histoire d'une ado disparue que sa grand-mère fait rechercher par un Sherlock Holmes de troisième zone, Lucie. Aussi motivée que si elle pointait à la Sécu, elle se met mollement en quête de la pauvre petite fille riche, pétasse déjantée. Lucie, dont l'ego est « plus piétiné qu'un mégot sur un trottoir », est instantanément attachante, comme tous les personnages de cette épatante galerie de portraits : le lâche et vaniteux écrivain géniteur de la petite, sa mère carapatée en quête d'une autre vie, une belle-mère petite-bourgeoise étriquée, la famille maternelle rebeu dans son HLM, quelques pseudo-radicaux et autres christo-terroristes...

Autant de semi ou complètement ratés, bref des gens comme vous et moi, peints d'un trait à la fois distancié et sans pitié, formidablement empathique, généreux et vivant. Ils nous happent, un peu comme les monsieur et madame Tout le monde des meilleures émissions de la série "Striptease": on est fasciné par leur misère morale et psychologique, simple normalité poussée à l'extrême, et embarrassé d'observer avec délectation chez ses voisins ce qu'on planque chez soi, le tout créant une sympathie et une proximité troublantes.

Mine d'or pour les futurs historiens et sociologues, car Despentes excelle à décrire un large spectre du microcosme contemporain, "Apocalypse" est une vision aiguë des vices, des tares et des abîmes d'un univers parfaitement dysfonctionnel, basé à tous les niveaux sur la violence, déguisée ou non : le nôtre.

Ici, ce sont les parias qui savent voir et décryptent les ridicules des gens installés, les conneries des Françaises qui se croient libérées, les revendications petites-bourgeoises à deux balles, les lâchetés des employés dont « la faible lueur de haine au fond de leurs yeux n'a de chance de se muer en grand incendie que le jour où la pyromanie sera inscrite au programme scolaire », les faux semblants des prétendus bien pensants dont une religieuse qui « n'a peut-être pas la stature de Mère Teresa, mais c'est le même genre de croyante. À gros compte en banque, mais qui trouve la misère seyante seulement chez les autres ». S'attaquer à Mère Teresa, il fallait oser.

Pourtant rien de sinistre ici, l'apocalypse est joyeuse, vivante, et elle se termine par un happy end fleur bleue. Le clou de l'affaire, c'est que Despentes crée une héroïne, une vraie, inédite et en or massif. Ça n'arrive pas tous les jours, une chose pareille, surtout quand celle-ci, appelée à la rescousse par notre employée-détective paumée, est une lesbienne sur le retour, brute redoutable et redoutée, fan de bagnoles au look kitsch de cow-boy femelle en Ray ban et cuir blanc moulant. On la surnomme aimablement "La Hyène".

Pourquoi ? Parce que, déclare-t-elle avec un implacable sens de la synthèse, « j'ai un énorme clit ». La Hyène, sa violence et sa générosité, en cinq lignes chrono on l'adore et on la suivrait au bout du monde. Être accro à une gouine perverse qui siffle les pétasses dans la rue, ce n'était pas joué d'avance et ça fait drôle. Mais elle nous fait hurler de rire, chavirer, vibrer, et à l'heure qu'il est je me demande encore où elle a filé. Vivement "Apocalypse 2, le retour".


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Juliette Joste, auteure de cette chronique, a publié Merci les Filles. 1970/2010