Vous êtes nés à la bonne époque, Matthieu Jung

Orianne Papin - 11.10.2011

Livre - matthieu - jung - epoque


Nathalie Dumont, médecin quadragénaire, aurait tout pour être heureuse. Réussite professionnelle, remarquable confort de vie, fille de vingt-deux ans qui prend un envol prometteur, constellation d'amis enjoués, pouvoir de séduction incontesté…

 

Pourtant, une idée entêtante et insatisfaite peut suffire à occulter tout le reste : ce que veut cette femme, le seul acte qu'elle considère à même de donner un sens à sa vie, est de faire un deuxième enfant. En marge de ce désir obsédant, elle fait la rencontre d'un très jeune peintre, Arno Genic, avec lequel elle va vivre l'idylle la plus épanouissante de sa vie : « je ne m'étais pas sentie aussi pleinement présente à moi-même : le passé ne me pesait plus, l'avenir ne m'inquiétait plus » (p. 148). Un choix va alors s'imposer : faire le pari de l'amour comme pure finalité, ou sacrifier cette entente inédite pour repartir en quête d'un géniteur lambda ? 

 

Ce récit à la première personne, dans un cadre parisien on ne peut plus contemporain, interpelle moins par son intrigue que par les veines franches qu'il ouvre à diverses polémiques. Le choix, pour un auteur de sexe masculin, de donner voix à une narratrice dont l'obsession de grossesse « dévore les neurones tel un Pacman glouton » (p. 204), donne d'emblée le ton. Bonne appréhension de la psychologie féminine ou stéréotypes en série que la société ne cesse de véhiculer sur le deuxième sexe ? Vivons-nous véritablement dans une société où une femme infécondée depuis des années est perçue comme « une personne en situation de handicap » (p. 34) ? Les protagonistes féminins, prêts à tout pour échapper à ce sort, ne cessent de le scander : « Le besoin primordial d'une femme, c'est d'être remplie. Au niveau de son vagin comme de son utérus » (p. 111)…

 

Si l'auteur se plaît à passer en revue toutes les nouvelles manies de notre société, celle-ci nous apparaît pourtant, par le truchement de l'écriture, dans un versant rétrograde où les données biologiques semblent ressurgir en force. Du décuplement des troubles psychiques joint à l'incontinence verbale qui poussent à aller consulter à tout va à la dictature du sans-tabou sexuel, en passant par Meetic Affinity, Wikipédia ou encore Super-Nannie, le lecteur pourrait d'abord se sentir grisé par cette mise en texte de l'ouverture inconditionnelle de toutes les vannes qui caractérise le monde occidental actuel. 

 

La volonté auctoriale de donner une vision réaliste de la société contemporaine se ressent jusque dans les choix narratifs, notamment par un usage du discours indirect libre à la limite du flux de conscience, dans les pas de James Joyce, et par une transcription phonétique qui n'est pas sans rappeler la Zazie de Queneau : « Eing peu de lecture, avé le peutit salé, docteureu Dumong ? Ici c'est plus béleulavie, hé ! » (p. 82). Affligé ou séduit, le lecteur pourra goûter de la première à la dernière page à un style qui reproduit avec brio les vices langagiers de la vie quotidienne. 

 

 

 

« Vous avez de la chance, vous êtes nés à la bonne époque »… Le titre du roman s'éclaire sur la fin, lorsque la voix narrative – dans une prise de conscience parcellaire –   se fait chantre du nouvel âge d'or que nous serions en train de vivre, marqué par la chute absolue du « carcan des conventions sociales » : « On est libres aujourd'hui, complètement libres ! » (p. 194). Mais dans un paradoxe bien caractéristique de notre époque, c'est surtout le revers de cette liberté d'apparence illimitée qui se propage entre les lignes, presque à l'insu des personnages : la solitude, véritable mal du XXIe siècle.

 

C'est alors en présence d'une héroïne rongée par l'angoisse de vieillir seule que se retrouve le lecteur, une femme qui se réfugie dans un humour de façade pour masquer la désillusion généralisée, qui se noie dans une vaine boulimie de sorties pour éviter de se retrouver face à elle-même. Son désir de maternité semble dès lors lui-même suspect, apparaissant, au milieu des angoisses sans nombre, comme un simple moyen d'échapper à une fin de vie solitaire.

 

Les personnages ne cessent de le répéter : « Je me sens seul. J'en peux plus de me sentir aussi seul » (p. 105), et si les autres sont bien présents, c'est leur bruit incessant, parasite, qui renforce plus que tout cette insoutenable solitude : « Simplement je supporte plus le bonheur des autres, j'admets » (p. 126). 

 

Par son aspect polémique, par la constellation de paradoxes qu'il trahit ou dépeint, le roman de Matthieu Jung aura permis d'actualiser l'un des questionnements existentiels fondamentaux : la liberté est-elle une chance, ou une condamnation à errer, anxieusement seul, au milieu d'une foule d'autres êtres hermétiquement libres ?