“Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais”

Auteur invité - 13.09.2019

Livre - Ahmet Altan Actes Sud - Turquie prison - rentree litteraire 2019


RECIT ETRANGER - Peut-on vraiment emprisonner un écrivain ? Incarcérer le rêve, l’imagination, les souvenirs, les idées ? L’écrivain et journaliste turc Ahmet Altan, victime des purges de 2016 qui ont suivi le putsch manqué en Turquie, explique depuis sa geôle comment les mots peuvent aider malgré tout à sauter par-dessus les murs. Un texte magnifique, empreint de douleur mais aussi d’humour et de tendresse.
 

 
 

J’écris cela dans une cellule de prison. Mais je ne suis pas en prison. Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas. Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais », confie-t-il. « Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles.


Il a aujourd’hui 69 ans et récite la longue et triste litanie de tout ce qu’il ne pourra plus faire - embrasser la femme qu’il aime, étreindre ses enfants, marcher dans la rue, entendre un concert de violon, faire le tour des librairies ou sortir un plat du four. Il décrit le temps en prison, « comme un bras d’eau immobile », l’angoisse qui tarit parfois la source des rêves, le maton qui confisque les fleurs ramassées dans la cour de promenade, tombées du bec d’un oiseau.

La peine pour les hommes emprisonnés c’est surtout cette douleur intérieure, née d’une terrible nostalgie mêlée de culpabilité, celle de n’avoir pas assez dit à un être proche combien on l’aime. Mais maintenant c’est impossible, la porte est verrouillée. Ce sentiment indicible « ce sont encore les jappements d’un chien battu qui le diraient le mieux ».
 
« À part ce manque affreux, tout le reste a une solution ». En prison, « d’un sac poubelle vous faites une paire de rideaux, une cuillère devient un portemanteau, un morceau de carton une flûte ». Un livre de Tolstoï emprunté à la bibliothèque - pour lui qui aime citer Dante, Xavier de Maistre et bien d’autres, les livres sont « des fées » - engendre de passionnantes réflexions sur la littérature. Une solidarité naît avec les codétenus, même militaires ou très croyants.

Mais ce n’est pas si simple. Entrevoir des avions qui passent au-dessus de la cour éveille la mélancolie – « ils volent vers des pays libres ». Et au détour d’un avis de décès lu par hasard dans un journal, des nouvelles que les proches ont préféré taire au parloir frappent comme un poignard.

Pour survivre en prison, il faut essayer d’oublier le monde extérieur et dresser entre la réalité vécue et soi-même une digue invisible. « Quand ils vous traitent comme un moins que rien, traitez-les à votre tour comme des sujets d’analyse scientifique ».

À l’un des policiers venus l’arrêter à l’aube lui propose une cigarette, il répond : « merci, je ne fume pas quand je suis tendu ». Cette phrase change tout, divise la réalité en deux : d’un côté « un corps pris au piège », de l’autre « un esprit vaguement distrait, indifférent aux malheurs du corps ».

Ahmet Altan, dont le frère Mehmet arrêté en même temps que lui le 10 septembre 2016 a été condamné également à la réclusion à vie mais libéré ensuite après presque deux ans de prison, a été à bonne école. Son père a été arrêté 45 ans plus tôt, également après un coup d’État et a passé lui aussi de longues années en prison. C’est en imitant sa voix qu’Ahmet Altan propose du thé aux policiers qui fouillent son domicile, assurant : « c’est pas un pot-de-vin, vous pouvez en boire ».
 
Figure du journalisme en Turquie, Ahmet Altan dont deux romans ont été traduits en français chez Actes Sud (Comme une blessure de sabre, 2000 et L’Amour au temps des révoltes, 2008, tous deux traduits par Alfred Depeyrat), a vu son arrestation dénoncée par le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk et de nombreux autres écrivains et journalistes. Lui qui a travaillé pour les quotidiens Hurriyet et Millyet puis fondé en 2007 le journal d’opposition Taraf, qu’il a quitté en 2012, avait déjà été condamné à 20 mois de prison avec sursis en 1995, accusé de soutenir le Kurdistan indépendant après un article satirique.

Il a aussi vu l’un de ses romans, L’Empreinte de l’eau, condamné à être brûlé en février 1989 par la Cour de cassation pour « atteinte à la pudeur », aux côtés d’ailleurs de Tropique du cancer d’Henry Miller. Et il a été inculpé d’insulte à la nation en 2008 après un article dédié aux victimes du génocide arménien.
 
D’abord accusé d’avoir transmis à la télévision des « messages subliminaux » à la veille du putsch raté du 15 juillet 2016, il a été condamné à la prison à vie en février 2018 pour « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ». Depuis, son jugement a été annulé en cassation en juillet mais son affaire a été renvoyée devant un autre tribunal et il reste incarcéré, comme des dizaines d’autres journalistes en Turquie.

#Freethemall
 
Laure Amblesec
 
Ahmet Altan, trad. turc Julien Lapeyre de Cabanes - Je ne reverrai plus le monde – Actes Sud – 9782330125660 – 18.50 €
 

Dossier – Rentrée littéraire 2019 , textes, auteurs, éditeurs et prix
 


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