Voyou : de génération en génération, le poids de l'enfer

Mimiche - 03.10.2018

Livre - Itamar Orlev - Voyou - Seuil RL 2018


ROMAN ETRANGER - Cela fait déjà pas mal de temps que Tadek n’arrive plus à prendre sa plume pour écrire. D’ailleurs, il n’arrive plus à faire grand chose à la maison, pas plus le jardin que la vaisselle, ce qui a le don d’énerver prodigieusement et de plus en plus sa femme. Jusqu’au jour, ou plus précisément la nuit, où elle a pris leur jeune fils avec elle et l’a quitté.


 

Alors Tadek, à l’issue d’une nuit agitée de souvenirs, est allé voir sa mère Evinka, laquelle a rapidement compris ce qui se passait car il n’était pas vraiment dans les habitudes de Tadek de venir la voir.

 

Au milieu de leur conversation hachée, l’image de son père, Stefan, a refait surface après lui être revenu en mémoire au cours de cette première nuit passée seul dans son appartement vide.

 

Un mari dont Evinka ne veut plus entendre parler, qu’elle a abandonné en Pologne après avoir subi, pendant des années, ses brutalités féroces tant vis-à-vis d’elle que de leurs quatre enfants quand il rentrait tard le soir, saoulé à la vodka frelatée.

 

Un jour, elle aussi les avait pris avec elle, tous les quatre, et, profitant de ses origines juives, avait émigré avec eux en Israël. La pauvreté s’y est avérée être la même qu’en Pologne mais au moins il n’y avait plus les coups pour pleuvoir sur eux. Et les enfants avaient pu commencer une autre vie, découvrir un autre avenir que celui de répéter, génération après génération, les schémas vécus comme des enfers.

 

Ayant découvert ainsi que l’une de ses sœurs avait rendu visite , peu de temps auparavant, à ce père qui avait dévasté leur prime enfance, Tadek finit par concevoir d’aller lui rendre visite, à son tour et malgré les préventions de sa mère, dans cette maison de retraite où il croupissait certainement.

 

Armé des photos de famille de ses frère et sœurs mais aussi de celles étonnamment remises par sa mère, Tadek a mis son sac sur le dos et a entrepris un périlleux voyage de retour dans son pays natal pour y retrouver ce père qui hante des souvenirs d’enfant.

 

« Partiellement inspiré d’une histoire vraie », comme l’annonce l’avertissement en tête d’ouvrage, ce roman laisse perplexe face à la somme des violences dont il se fait l’écho.

 

Violence familiales d’un père vis-à-vis de sa femme et de ses enfants. Sans retenue. Sous couvert de l’ivresse quasi constante, en tous cas quotidienne, qui apporte avec elle, chaque fois, son lot de débordements.

 

Violences verbales qui accompagnent les premières et qui finissent par être banalisées au fil des pages. Aucune phrase ne semble possible sans une éructation ordurière ou insultante à l’égard des interlocuteurs de ce père totalement imbibé au point de ressentir un malaise dès que son niveau d'alcoolémie décroît.

 

Violences guerrières dans ce pays d’Europe Centrale qui a subi l’invasion nazi suscitant la contre-violence des résistants dans une escalade sans fin. Tortures, exécutions sommaires, délation, vengeances, déportations, camps d’enfermement : toute la panoplie des exactions pendant le conflit et après lui, quand les soviétiques ont remplacé les nazis.

 

Violence d’une pauvreté sans limite qui boit ses maigres revenus certainement pour oublier leur insignifiance, leur insuffisance pour sortir la tête hors de l’eau. Pauvreté qui s’auto reproduit et qui traverse les années, les décennies sans qu’une amélioration des conditions de vie ne se fasse sentir.

 

Violence de la vieillesse qui voit que tout lui échappe et qui ne peut que constater que ce qui est fait est fait et que rien n’y changera.

 

Violence des relations entre un fils et son père. Le premier incapable, finalement, de tirer un trait sur ses brûlures. Le second incapable de changer, de ne pas rester un monstre d’égoïsme. Les deux incapables d’une relation apaisée. A jamais.

 

Violence intérieure d’un fils qui ne peut plus accéder à une certaine normalité après avoir subi tout ce qu’il a subi, même si le tortionnaire finit par dévoiler des tranches de sa vie qui ne sont pas étrangères à ses comportements débridés.

 

Violence persistante, à toutes les pages, qui rend mal à l’aise et qui donne envoie d’en finir ave ce père, avec ce fils, avec ce livre.

 

Définitivement, je me suis senti mal après avoir fini la dernière ligne de ce livre car il fait peur. Il est une sorte de témoignage qui dit que tout peut recommencer n’importe où, n’importe quand. Que rien dans tout cela ne démontre qu’une fin est possible. Même si je ne suis pas nanti d’une béatitude naïve.

 

Et quoi qu’en dise la dernière de couverture, je n’ai pas réussi à trouver, au milieu de tout cela, une histoire d’amour.

 

Bref, à mon avis, si vous avez le moral en berne, il me semble qu’il vaut mieux que vous passiez votre chemin.

[ NDLR : Voyou fait partie de la sélection du Prix du Premier Roman étranger ]


Itamar Orlev, trad. hébreu (Israël) Laurence Sendrowicz - Voyou - Seuil - 9782021365795 - 22,50 €
 

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