Zelazny et Sheckley, Le Concours du Millénaire

Clément Solym - 21.12.2007

Livre - Zelazny- - Sheckley - Concours


Au fin fond des Enfers, Azie Elbub s’ennuie. Oh, pas de cette morne lassitude qui s’empare de vous une fois que vous n’êtes plus de ce monde. Non. Mais appartenir à la classe des démons chargés d’une Fosse où l’on accueille les morts pécheurs, et ce depuis toute éternité, cela n’a rien d’une partie de plaisir. L’éternité, c’est long, dès le départ. Ce qui fait qu’il s’ennuie à mourir, fameux paradoxe pour un démon.

Mais vient à ses oreilles l’existence d’un concours, à l’approche imminente de l’an Mil : Le Concours du Millénaire, qui attribuera au Bien ou au Mal la direction des événements sur Terre pour les prochaines mille années. Et ça tombe plutôt pas mal, parce qu’Azzie a une idée. Il va réécrire un conte de fées, à la sauce infernale. C'est-à-dire accompagné de torses au miel ou de rats confits. Pour cela, la sorcière Ylith lui sera d’une aide précieuse.

Deux protagonistes essentiels à dénicher tout d’abord : un prince charmant et une princesse sous le coup d’un sortilège de sommeil. Ou plutôt de grosse fatigue qui la fait dormir 22 heures par jour. Et pour s’assurer d’une excellente distribution quand on se la joue metteur en scène, c’est encore de récupérer des bouts de cadavres de droite et de gauche pour façonner les personnages à son image. Du moins, à selon l’idée que l’on veut démontrer.

Ainsi en va-t-il dans Apportez-moi la tête du Prince Charmant. Simplement, quand on engage des humains, même reconstitués avec pléthore de sortilèges, il est toujours quelques aléas contre lesquels on ne peut rien. Particulièrement si le prince est pétochard comme pas deux. Pas évident d’entamer une quête dans ces conditions. Et Babriel, l’ange chargé d’observer les faits et gestes du démon, pour qui tient-il vraiment ?

Peut-être les force du Mal s’y prendront-elles mieux, car À Faust, Faust et demi. Et Mephistophéles lui-même aura à charge dans ce second livre de guider Faust à travers des situations où il devra user de son libre arbitre. Sauf que le Faust n’est pas celui que l’on croit. Un voleur a pris la place de l’authentique thaumaturge et voilà Mack la matraque séduit par les promesses d’un puissant démon, mais franchement incapable de se montrer à la hauteur.

Et le vrai Faust dans tout ça ? Bien, il va rencontrer Azzie et donner à notre petit démon l’occasion de briller de nouveau. Car la mystification ne saurait faire valoir ses droits auprès des Forces du Bien ni du Mal, à compter du moment où un imposteur s’est substitué au véritable docteur allemand. D’autant que l’archange Michel userait de subterfuges aussi gros que ceux de Mephisto…

Mais si le Bien et le Mal trichent, comment déterminer une issue authentique. Anankè, la divinité de la Nécessité va avoir du fil à retordre. Pas évident pour Azzie de s’en sortir, surtout depuis qu’Ylith est passé du côté du Bien, et se rachète une conduite en servant le camp ennemi.

Alors encore une fois, on peut s’attendre à ce que le pauvre serviteur du Mal soit Le Démon de la Farce. Pour la seconde fois, Azzie va s’essayer à l’Art en écrivant une pièce de théâtre immorale. Son thème ? On peut obtenir ce que l’on veut sans le moindre effort. Pourquoi, dans ces conditions, s’acharner à faire le Bien ou à Bien faire ?

Avec l’aide d’un poète vénitien, Arétin, et le secours d’une vieille légende gnostique, sept pèlerins vont jouer la pièce qu’Azzie a imaginée pour eux. Chacun devra trouver un chandelier qui exaucera séance tenante son vœu le plus cher. Cela semble si simple sur le papier qu’il serait épatant de ne pas voir tourner cette farce au drame. Surtout que les anciens dieux grecs, en mal de vénération et de fidèles ont décidé leur grand retour sur Terre.

Azzie déploiera-t-il en vain son imagination fertile et sa propension si naturelle à vouloir faire le Mal, quand des forces si puissantes lui mettront des bâtons dans les roues ? Et les Mongols, recrutés par Zeus pour servir de croyants approchent dangereusement de Venise. Les trois coups sont frappés, la pièce se joue, mais qui en verra la fin ? Et Anankè qui pratique l’ingérence pour s’immiscer dans les affaires du Bien et du Mal… Décidément, the show must go on, mais à quel prix ? Celui de la cohérence de l’univers entier, par exemple… Les deux camps ennemis s’allieront-ils pour conserver leur indépendance ?

Le Concours du Millénaire regroupe donc trois livres tous plus subtils les uns que les autres. Azzie, le démon, personnage attachant s’il en est parmi les Forces démoniaques, devient le fil d’Ariane de ces trois tomes réunis par Folio SF. Oh, certes, on ne rit pas à gorge déployée. Ce n’est pas du Pratchet hilarant et complètement déjanté. Non. Ici, l’humour est bien plus subtil, plus recherché, mais efficace à n’en point douter. Les histoires se déroulent dans un fatras de péripéties humoristiques et incongrues, le tout soutenu par une subtilité jouissive.

En parcourant le temps, l’espace, on rencontre les dieux d’avant et d’aujourd’hui, Charon, le nocher du Styx, ou des nains cupides (mais quoi de plus normal) qui se laissent entourlouper comme des bleus, les Parques en manque de présents, et j’en passe et j’en oublie… Mais dans une bonne humeur et des aventures farfelues à loisir. Le petit démon à tête de renard ne manque pas de ressources pour gagner l’estime de ses supérieurs démoniaques. Et de tenir tête, humblement, à Satan pour imposer ses idées.

Faut être honnête cependant, le deuxième livre fait retomber l’ambiance, un peu léger en comparaison des deux qui l’encadrent. Après, on se laisse aller avec un plaisir non dissimulé. Saluons également le gros travail de traduction, puisque chaque livre a bénéficié d’un traducteur, mais les trois ont été révisés par un seul pour donner un sentiment d’homogénéité.

Bref, n’hésitez pas une seconde, dans le genre médiéval-démoniaque-comique, on touche là à du grand art.