Zone, Mathias Enard

Clément Solym - 25.05.2009

Livre - zone - Mathias - Enard


Francis Servain Mirkovic a menotté sa petite valise aux barreaux métalliques du porte-bagages dans le compartiment de ce train qui va l’emmener de Milan à Rome. Un long voyage solitaire à côté de ces voisins qui montent et descendent au gré des arrêts et avec lequel il n’échangera rien.
 

Un voyage long qui va lui donner le temps de retourner dans sa tête certains des nombreux souvenirs – malgré son jeune âge - qui le suivent, voire qui le hantent et qu’il a, pour partie, consignés minutieusement dans les nombreux feuillets rangés au dessus de sa tête. Une quête continue dans sa « Zone » qui s’étale tout autour du bassin méditerranéen. Une « Zone » dans laquelle son emploi aux « Renseignements » l’a amené à constituer fiche après fiche, des dossiers sur tout ce qui bouge et pourrait intéresser, de près ou de loin, la Défense et la Sécurité.

 

Lui, le fils d’une pianiste croate émigrée et d’un ingénieur français. Lui qui, pendant de longs mois, s’est cru investi d’une mission de combattant au milieu de la folie qui s’est emparée du pays de sa mère où il est donc allé semer la mort le fusil à la main, ses amis à ses côtés. Lui qui étonnamment a réussi le concours pour rentrer aux « Renseignements ». Lui qui a parcouru, en mission, tous les nombreux pays de sa « Zone ».

 

Aujourd’hui, fatigué, il a décidé de raccrocher. Fini ! Terminé ! Au cours d’un bref contact professionnel, on lui a proposé un somme rondelette pour remettre toutes ces informations à un émissaire du Vatican ! Alors, sa décision a été prise : une fois l’affaire faite, sous une nouvelle identité, il va disparaître, s’évaporer, changer de vie, retrouver Sashka et recommencer autre chose ailleurs. C’est pour cela qu’il est dans ce train qui égraine les heures en direction de Rome.

 
Ce voyage, lent, long, est l’antichambre de sa libération.
 
 

Bon, on va tout de suite régler un problème pour ne plus y revenir : Matthias ENARD a choisi l’option de supprimer l’usage du point de ponctuation de la quasi-totalité de son ouvrage. Certes, il a maintenu quelques petits bouts de ponctuation malgré tout (points virgules, virgules…) mais peu !

 

Je ne prétends pas que cela rend la lecture insurmontable (finalement, on s’habitue même si cela demande une gymnastique supplémentaire pour suivre le fil des idées), mais je ne trouve pas cela agréable du tout, car la lecture en reste quand même fortement alourdie à mon goût. Et cette impression persiste d’autant plus qu’il montre, dans quelques intermèdes où, sortant son personnage de son monologue intérieur continu, il lui fait lire un livre dans le livre qui permet ainsi de constater une écriture différente, légère et bien agréable !

 

C’est vrai que ce ronronnement continu donne bien toute sa dimension à la solitude et à l’enchaînement de ses pensées, raccrochant cet écoulement au monotone défilement des rails et des heures. Mais il me semble que, lorsque cela m’arrive d’être dans une situation semblable, je ponctue quand même, dans ma tête, le fil de mes réflexions.

 
Dommage !
 

D’autant plus dommage que ces réflexions l’emmènent à ressasser toutes les haines, tous les engrenages de violence et de vengeance qui font retentir les bords de la Méditerranée des bruits des armes automatiques, du canon et des épées. Alors que leur narration en est diablement intéressante, attrayante et documentée. Depuis les Troyens, les Grecs et les Égyptiens en passant par l’Italie fasciste, l’Espagne de Cervantès, le massacre des moines de Tibhirine en Algérie, les luttes infinies au Liban, en Israël, la bataille des Dardanelles, les déportations vers les camps de la mort allemands, sans oublier, bien sûr, toutes les exactions connues ou inconnues dans l’éclatement de la Yougoslavie.

 

Entre toutes ces guerres, quelques images de femmes bien vite refermées dans le retour de ces répétitions de la haine ordinaire, dans l’omniprésence de la mort reçue ou donnée, toujours présente et immanquablement victorieuse. C’est un extraordinaire panorama mêlé et démêlé de toute cette agitation qui a secoué, secoue encore et continuera à secouer longtemps les rives de la Grande Bleue. Des rives sur lesquelles les anciens morts n’ont en rien servi d’exemple aux actuels vivants : les mêmes erreurs se répètent, la vengeance attise la vengeance. Seule la Camarde y trouve son compte.

 

Mathias ENARD refait l’Histoire de ce bassin méditerranéen, parsemé de masses d’inconnus et de noms fameux, qui aura un temps été le centre du monde avec tous ces bouillonnements de culture, de richesses, de peurs, de folies, de sang et de fiertés. Une somme !

 
Tout cela mis en fiches dans une petite valise.
 
En route pour la Ville Éternelle.
 
 

Candidat sérieux pour le Livre Inter 2009 par l’universalité et le contenu de son propos, j’ai peur, malgré tout, que les membres du jury ne soient un peu déroutés par la forme, comme je l’ai été.

 

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