"Zoo ou l'assassin philanthrope": une oeuvre ensablée de Vercors, par Elisabeth Guichard-Roche

Les ensablés - 24.04.2013

Livre


[caption id="attachment_4434" align="alignleft" width="223"]Vercors Vercors[/caption] Élisabeth Guichard-Roche est depuis le début une lectrice fidèle des "Ensablés". Un de ses intérêts est (comme par hasard) de découvrir les auteurs oubliés. Récemment, elle m'a annoncé la découverte d'un livre de Vercors dont je n'avais jamais entendu parler. Il s'agit d'une pièce de théâtre inspiré de son roman "Les animaux dénaturés", le plus connu après l'inoubliable "Le silence de la mer". S'il est vrai que nous privilégions ici les auteurs oubliés, ce que n'est pas Vercors, pourquoi ne pas parler aussi des œuvres ensablés des écrivains connus? Une nouvelle piste pour notre blogue... Voici donc le texte qu'elle a bien voulu me faire parvenir. Qu'elle soit remerciée! Profitant des récentes chutes de neige sur Paris pour ranger et nettoyer les bibliothèques de la maison, j'ai fait une double découverte: - un livre peu épais, à la couverture verte illustrée d'une photo de singe, et manifestement jamais ouvert : "le Zoo  ou l'assassin philanthrope" - un livre de Vercors.. je me rappelle du "Silence de la mer".. rien d'autre. En tournant rapidement les pages, je m'aperçois qu'il s'agit d'une pièce de théâtre, nouvelle surprise! Contrairement à certaines pièces arides à la lecture, le "Zoo" se lit goulument du tableau 1 de l'acte I avec un meurtre attisant d'emblée la curiosité, au tableau 11 de l'acte II qui apporte enfin la réponse sur la culpabilité du "meurtrier". vercors-zoo-ou-lassassin2L'acte I commence dans un cottage anglais, à l'aube: un médecin légiste vient d'être appelé par Douglas - journaliste londonien- pour constater le décès d'un nouveau né. Douglas indique d'emblée au médecin que le décès résulte d'une injection de strychnine qu'il a administrée il y a environ une heure au petit être. Surprise, affolement du légiste qui demande à prévenir la police. Douglas l'a déjà fait. L'inspecteur arrive dans la foulée. Devant les deux personnages, Douglas explique alors que le nouveau né est son propre fils et que la mère est une pensionnaire du jardin zoologique, quartier des grands anthropoïdes, sections des Paranthropus erectus. En fait, le nouveau né est un singe, ce que confirme aussitôt le légiste après un examen plus approfondi du corps gisant dans le berceau. S'ensuit la lecture d'une déclaration écrite de Douglas expliquant qu'il a inséminé la mère, a procédé à l'accouchement et déclaré la naissance à l'état civil. Mais qu'est-ce que ce Paranthropus? Un homme ou un singe? Un anthrope ou un pithèque?. A quelle espèce appartiennent les "tropis" - contraction d'anthrope et de pithèque-? C'est précisément la question qui va nous tenir en haleine au cours de ces 140 pages consacrées au déroulement du procès. Les considérations physiologiques et philosophiques se croisent, se heurtent, se déchainent pour tenter de répondre ... Un homme, est-ce l'astragale? la station droite? la religion? le feu? le feu? l'attachement à un gris-gris? L'apparition du tropi a bouleversé les notions généralement admises de l'espèce humaine. La frontière entre l'homme et l 'animal se fait de plus en plus floue.. Le déroulé du procès souligne les multiples enjeux liés à la réponse: économiques si les tropis - très adroits de leurs mains- peuvent constituer une main d’œuvre bon marché dans les filatures anglaises; colonialistes avec la possible suprématie de l'Angleterre face à l"Australie; ethniques lorsque partir d'un témoignage fondé sur l'évolution des espèces se pose la question de la supériorité de l'homme blanc... Le style de Vercors est très rythmé, la pièce se lit comme un thriller, avec de nombreux traits d'humour. J'ai particulièrement aimé, une petite phrase du Ministre du Home office "les femmes sont à la fois curieuses et intuitives, deux ingrédients qui constituent un mélange souvent détonnant". Au total, une pièce philosophique, drôle et rythmée. Les flashback, les  déplacements du jury sur site, les témoignages de personnages variés et attachant nous conduisent à la dernière page où une définition de l'homme fait enfin l'unanimité du jury. Je vous laisse la découvrir. Après cette lecture, mon souhait serait d'avoir le plaisir d'assister à une représentation du "Zoo ou l'assassin philanthrope".
Nota bene : cette pièce méconnue est une transcription du roman de Vercors "les animaux dénaturés" que j'ai lu dans la foulée.
Si le tableau1 et le chapitre 1 sont très similaires, les deux textes diffèrent ensuite sensiblement.
Le roman suit, à partir du second chapitre une progression chronologique: présentation de Douglas, expédition en nouvelle Guinée, découverte des tropis, retour en Angleterre, procès. La pièce est centrée sur le procès: l'affrontement des témoignages, la puissance des personnages, l'utilisation du flashback confèrent au texte un côté très rythmé et incisif.
"Les animaux dénaturés" et le "zoo" différent également quant au rôle et à l'importance de deux personnages féminins:
- Sybil, épouse de Greame -le responsable de l'expédition- devient sa fille et la fiancée de Douglas dans la pièce.
- Frances, fiancée de Douglas et personnage central du roman, n'existe pas dans la pièce. La relation entre Frances et Douglas est très présente tout au long du roman: de leur rencontre au milieu des jonquilles, à leur mariage, en passant par leur correspondance épistolaire. Ces lettres servent de support aux réflexions paléontologiques et philosophiques que l'on retrouve dans la pièce au travers des déclarations des différents témoins et experts au cours du procès.
Le roman entraîne davantage à l'introspection et la réflexion. La pièce suscite plus de surprise et de rupture.
 Élisabeth Guichard-Roche