Mai en automne : entre Balzac et Flaubert; des femmes puissantes

Cécile Pellerin - 18.04.2014

Manga - Littérature française - Relation amoureuse - femme


Selon l'écrivain Hubert HaddadChantal Creusot (1947-2011) ne mettait rien au dessus des romanciers français du XIXème siècle. Institutrice, puis professeure de Français, spécialiste de Balzac, elle n'écrivit qu'un seul roman entre 1990 et 1995 (victime en 1997 d'une hémorragie cérébrale puis d'un long coma dont elle n'échappera pas) et, c'est une évidence, il a lui-même la grâce et l'élégance d'un roman classique, tellement  proche de l'univers balzacien ou flaubertien ; intensément nostalgique.

 

Inattendu et unique, à tous points de vue, c'est un roman rare, sensible, intemporel porté par une écriture ciselée, méticuleuse. Un style très littéraire aux teintes légèrement passées mais jamais fastidieux ni trop sophistiqué qui offre une lecture accueillante et exquise.

 

Ce livre est une surprise, un objet précieux, un privilège à savourer lorsque, au détour d'un mot, d'une phrase, le texte entrave brusquement tout notre être, s'immisce dans notre intimité, bouleverse en toute beauté, nous précipite dans un état de bonheur pur.

 

L'histoire se passe en province, dans le Cotentin, dans l'intimité de plusieurs familles, entre la 2nde guerre mondiale et les années 50. Véritable fresque sociale, comédie humaine ou drame psychologique, elle met en scène des femmes issues de la bourgeoisie comme de la paysannerie, attachées entre elles par des liens familiaux, d'amitié, de proximité ou de destinée commune.

 

Un entremêlement d'alliances profondes qui se déploie parmi des drames personnels et collectifs et décrit des passions, des catastrophes, de l'orgueil et des jalousies, des instants de vie ordinaires et quotidiens que le sentiment amoureux et le désir exaltent, animent, rongent, détruisent puis consument.

 

Toutes ces femmes, que l'on découvre,  chacune de manière discontinue, selon des moments choisis, par fragments, s'interpénètrent au fil des pages, se construisent et se révèlent par ces liens indéfectibles et mettent en lumière, souvent à tour de rôle, les comportements et sentiments des autres personnages.

 

Elles sont plusieurs héroïnes, fille, épouse, mère et grand-mère, mises à nue avec sensibilité et pudeur. Marie, la servante,  « la madone des champs », la jeune femme simple et peu instruite. « La répétition quotidienne des tâches s'était inscrite dans ses mains au point que l'usage de sa raison était devenu superflu. » Tondue à la Libération puis mère, « elle apprit les gestes de la maternité comme elle avait appris ceux du service domestique, goûtant en eux un bonheur paisible. » Solange, d'origine moins modeste, mariée par amour, s'abandonne au bonheur puis délaissée (« la souffrance la dévastât en quelques mois »),  devient mère également mais souvent désœuvrée, indolente. « Peu s'en fallut  qu'elle ne devienne une souillon mais les scrupules maternels davantage que la vigilance familiale l'en préservèrent. ».

 

Sa sœur, Michelle, militante communiste et jeune résistante qui s'interroge sur le sens qu'elle donne à sa vie. Marianne, désemparée, hypersensible, vit dans l'excès, la provocation, en opposition avec un père aimant et une mère fuyante « Indomptable, elle pouvait pleurer des heures durant, hurler à perdre haleine, proférer des menaces, démolir ce qui s'offrait à sa vue, puis s'affaisser à bout de forces pour émerger de sa torpeur gaie comme un pinson… » Et puis Hélène, la femme adultère, cultivée et indépendante, « désinvolte, brillante désireuse de plaire aux hommes et de plaire tout court. » Se dévoilent encore Lucile, Paule, la veuve Laloy Marie-Louise et Juliette,  Madeleine et des hommes ,mari, amant, père,  Simon, Camille, Pierre,  les enfants qui les entourent, tous en correspondance avec en filigrane l'Histoire qui se déploie et  l'amour qui agonise.

 

Doucement,  à travers ces portraits féminins  souvent  déchirants,  sombres mais somptueux, les récits de vie progressent vers le tragique, la désillusion, la souffrance, les funérailles, comme emportés par la fatalité. L'ensemble est harmonieux, même si parfois, à certains moments du livre, le lecteur s'égare un peu dans le maillage des personnages et un vocabulaire parfois désuet,  perd le fil (à ce propos et utile, une table des principaux personnages est ajoutée en fin d'ouvrage), mais perçoit peut être mieux alors le côté inextricable des relations humaines, toute leur complexité et leur mystère.