1984 retraduit : rendre la terreur de Big Brother “dans toute son immédiateté”

Nicolas Gary - 16.04.2018

Edition - Les maisons - 1984 traduction gallimard - 1984 George Orwell - 1984 Big Brother


Dans la liste des 10 livres préférés de Stephen King, on retrouve le roman dystopique de George Orwell. Depuis quelques années, 1984 revient régulièrement dans l’actualité — preuve évidente de son inaliénable modernité. Alors qu’il a célébré ses 70 ans, l’ouvrage va être retraduit chez Gallimard.

 

Big Brother - Paris
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Indétrônable, assurément : 1984 raconte cet univers d’oppression où l’on brûle les livres, interdisant aux humains la moindre forme d’individualité. Dès ses premiers pas, le Kindle d’Amazon avait d’ailleurs été assimilé à Big Brother, cette entité omnisciente, qui régente la vie quotidienne des habitants d’une ville de Londres changée en État policier et totalitaire. 

 

Et pour cause : si Big Brother contrôle tout un chacun, dès le début, le Kindle avait été conçu comme une solution de renseignement poussée. La moindre lecture, la moindre utilisation ou connexion, était stockée dans les serveurs d’Amazon. Une sorte d’espion des lecteurs, dont Amazon était en mesure de prendre les commandes et le contrôle à distance — du fait de sa connectivité au net. 

 

On se souvient d’ailleurs qu’une édition de 1984 avait été supprimée des appareils Kindle en juillet 2009 : les versions numériques du roman avaient tout bonnement disparu des appareils, prétextant le respect du droit d’auteur. 

 

Kindle, Snowden, Trump : Big Brother est éternel
 

À l’époque, le scandale fut immense : si Amazon expliquait bien qu’en achetant le livre pour le Kindle, l’usager n’en devenait pour autant pas propriétaire, il ne précisait pas le moins du monde que les ebooks seraient supprimés sans avertissement du lecteur ebook. Quelque temps plus tard, les héritiers d’Orwell avaient même comparé la firme de Jeff Bezos au Ministère de la Vérité, alors qu’un conflit sans précédent s’éternisait avec le groupe Hachette.

 

Et que, justement, 1984 avait abusivement été utilisé par Amazon pour tenter de gagner l’opinion publique à sa cause.

 

Depuis, et à plusieurs reprises ces dernières années, 1984 est devenu un symbole de l’oppression — plus violente dans le monde numérique que jamais. Et plus perverse également. Avec l’avènement de l’administration Trump, instaurant le royaume des faits alternatifs et de la novlangue, pratiquée comme jamais, le livre avait connu l’an passé une nouvelle explosion des ventes.

 

En 2013, il en était allé de même alors qu’éclatait le scandale Snowden. L’ancien employé de la CIA, Edward Snowden, avait démontré comment les États-Unis s’étaient donné les moyens de fliquer drastiquement les citoyens américains. À l’époque, Barack Obama s’était trouvé quelque peu mal à l’aise devant les révélations, et incapable de justifier le comportement de la CIA...

 

On apprenait alors que les ventes du livre grimpaient considérablement. D’autant plus que les révélations apportées par Edward Snowden montrent bien que l’ensemble du réseau de surveillance glisserait sans peine vers une vision noire du type 1984, tout particulièrement dans la société numérique contemporaine. 

 

On va tous mourir... ou pas : le roman post-apocalyptique
 

Jusqu’à présent, en France, c’est le texte d’Amélie Audiberti qui faisait autorité dans la collection Folio, depuis 1950, année de sa parution en France chez Gallimard. Mais ce 24 mai, la maison d’édition va publier une traduction revue complètement par Josée Kamoun du roman de George Orwell. 

 

Année 1984 en Océanie. 1984 ? C’est en tout cas ce qu’il semble à Winston, qui ne saurait toutefois en jurer. Le passé a été oblitéré et réinventé, et les événements les plus récents sont susceptibles d’être modifiés. Winston est lui-même chargé de récrire les archives qui contredisent le présent et les promesses de Big Brother. Grâce à une technologie de pointe, ce dernier sait tout, voit tout. Il n’est pas une âme dont il ne puisse connaître les pensées. On ne peut se fier à personne et les enfants sont encore les meilleurs espions qui soient. Liberté est servitude. Ignorance est puissance. Telles sont les devises du régime de Big Brother. La plupart des Océaniens n’y voient guère à redire, surtout les plus jeunes qui n’ont pas connu l’époque de leurs grands-parents et le sens initial du mot « libre ». Winston refuse cependant de perdre espoir... 

 

Josée Kamoun, dans une note, revient sur cet exercice : tout le monde, ou peu s’en faut, a lu 1984 dans son jeune âge. « Ou du moins nous croyons l’avoir lu, car nous demeure familière la formidable physionomie de Big Brother, qui nous regarde depuis tous les carrefours, et l’œuvre reste pour nous une charge implacable des fonctionnements du pouvoir totalitaire », indique-t-elle. 

 

Mais la traduction originellement commercialisée avait eu « tendance à aseptiser le texte par une espèce de bienséance obligée dans les années cinquante qui se manifeste par certains choix lexicaux “convenables” et à l’opacifier comme une vitre sale par une grammaire, une syntaxe lourdement académiques ». 

 

Le choix opéré aura donc été celui de revenir à un texte restituant « la terreur dans toute son immédiateté, mais aussi les tonalités nostalgiques et les échappées lyriques d’une œuvre brutale et subtile, – équivoque et génialement, manipulatrice ».

Les Éditions Gallimard nous ont ainsi fait parvenir un extrait de la nouvelle traduction, mise en regard de celle d’Amélie Audiberti, de 1950.  
 

1984 de George Orwell : et si on avait mal compris la fin ?


Traduction 1950 d’Amélie Audiberti
 

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

 

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

 

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

 

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.
 

Traduction 2018 de Josée Kamoun
 

C’est un jour d’avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13h. Winston Smith, qui rentre le cou dans les épaules pour échapper au vent aigre, se glisse à toute vitesse par les portes vitrées de la Résidence de la Victoire, pas assez vite tout de même pour empêcher une bourrasque de poussière gravillonneuse de s’engouffrer avec lui. 

 

Le hall sent le chou bouilli et le vieux paillasson. Sur le mur du fond, on a punaisé une affiche en couleur trop grande pour l’intérieur. Elle ne représente qu’un énorme visage de plus d’un mètre de large, celui d’un bel homme de quarante-cinq ans environ, à l’épaisse moustache noire et aux traits virils. Winston se dirige vers l’escalier. Il est inutile de chercher à prendre l’ascenseur, qui fonctionne rarement, même en période faste, et en ce moment le courant est coupé en plein jour par mesure d’économie à l’approche de la Semaine de la Haine. L’appartement est au septième et Winston, qui a trente-neuf ans et un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, monte lentement, se ménageant plusieurs haltes en route. À chaque palier, en face de la cage d’ascenseur, la face énorme sur l’affiche l’observe, car c’est un de ces portraits conçus pour suivre le spectateur des yeux. BIG BROTHER TE REGARDE, dit la légende inscrite au-dessous.


Indéniablement plus vivante...

George Orwell, trad. Josée Kamoun — 1984 — Gallimard, Éditions Du Monde entier — 9782072730030 – 20 € 


Commentaires

J'ai commencé la lecture de cette nouvelle traduction et franchement cela ne me donne pas envie de continuer. J'ai l'impression de lire un tout autre roman. Que "living-room" soit remplacé par "séjour", je trouve cela logique. Mais tous ces néologismes, comme "mentopolice" (cela me fait penser automatiquement à des bonbons à la menthe !) ou "néoparler", c'est ridicule. "Océania" était très bien, en lisant "Océanie", on pense aux îles...

Quant à traduire "War is peace" par "Guerre est paix" ??? Est-ce qu'on traduit "Time is money" par "Temps est argent" ???
Si ces questions étaient les seules véritables modifications nécessaires, questions de modernisation du langage ou d'erreurs lexicales, syntaxiques ou coquilles, pourquoi modifier à ce point la traduction originale ? Pourquoi ne pas l'avoir simplement corrigée ? Sachant que l'argument de la fidélité au texte original ne tient pas, ne serait-ce que par le changement de temps...
Critiquer cette traduction parce que langue française serait appauvrie est un peu fallacieux : c'est exactement ce que voulait Orwell dans son roman en Anglais, présenter une langue appauvrie.

Traduire "novlangue" par "néoparler" ne me choque pas.

L'usage du présent au lieu du passé simple me paraît une évidence pour plusieurs raisons : le prétérit et le passé simple ne sont pas équivalents. Le prétérit s'utilise tous les jours dans la langue orale anglaise. Le passé simple jamais, c'est un temps littéraire de l'écrit par excellence ; il a disparu à l'oral depuis longtemps. De plus, l'usage du présent fixe le texte dans un présent immédiat, ce qui correspond assez justement à ce que l'auteur désirait.

C'est donc un choix tout à fait acceptable de traduire un Anglais appauvri par un Français appauvri. On peut douter de la qualité du résultat mais c'est un choix qui se respecte.
Pourtant, à aucun moment le narrateur/l'auteur ne dit que son roman est censé être écrit en novlangue/néoparler. Au contraire.

Voici un élément de réflexion supplémentaire :

https://www.polemia.com/1984-orwellise-novlangue-devient-neoparler-nouvelle-traduction/
Dans la traduction de Josée Kamoun, est-ce que : " une affiche en couleur trop grande pour l'intérieur " n'est pas fautif ? Ce qui est suggéré en effet, c'est que la couleur est trop grande pour l'intérieur. Le pluriel "couleurs" me paraît en l'occurrence seul correct.
On écrit "une photo en couleur", de même qu'"une chaîne d'information".
La seconde est plus proche de l'original mais je trouve beaucouo plus puissant "l’énorme visage vous fixait du regard" de la première traduction que "la face énorme sur l’affiche l’observe" de la seconde... La plus ancienne parait simple et directe, loin de l'académisme présupposé, en tout cas dans cet extrait ; elle n'a pas à rougir.
Effectivement, j'ai l'impression que la nouvelle traduction commence mal...
... D'autant plus que l'utilisation du présent ne m'apparaît pas pertinent
Voici le texte original : "It was a bright cold day in April, and the clocks were strik-

ing thirteen. Winston Smith, his chin nuzzled into his

breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly

through the glass doors of Victory Mansions, though not

quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from enter-

ing along with him.



The hallway smelt of boiled cabbage and old rag mats. At

one end of it a coloured poster, too large for indoor display,

had been tacked to the wall. It depicted simply an enor-

mous face, more than a metre wide: the face of a man of

about forty- five, with a heavy black moustache and rugged-

ly handsome features. Winston made for the stairs. It was

no use trying the lift. Even at the best of times it was sel-

dom working, and at present the electric current was cut

off during daylight hours. It was part of the economy drive

in preparation for Hate Week. The flat was seven flights up,

and Winston, who was thirty-nine and had a varicose ulcer

above his right ankle, went slowly, resting several times on

the way. On each landing, opposite the lift-shaft, the poster

with the enormous face gazed from the wall. It was one of

those pictures which are so contrived that the eyes follow

you about when you move. BIG BROTHER IS WATCHING

YOU, the caption beneath it ran. "



Ce passage au présent appauvrit considérablement le texte et en rend la lecture moins agréable.
Je ne suis en revanche pas d'accord pour dire que le présent appauvri le texte. Le passé simple n'est qu'une convention, il n'a pas de richesse ou de profondeur qui lui soit propre par nature. Ce n'est d'ailleurs pas un parfait équivalent du prétérit anglais, lequel est plus vivant car employé dans le langage courant, moins "littéraire". Pour rendre cet effet nous avons comme outil le présent et le passé composé. Ce dernier aurait aussi pu être un bon compromis, mais le choix du présent est défendable : le texte fait moins "récit d'un passé lointain" et ne laisse plus supposer que la situation s'est améliorée depuis, il laisse au contraire penser que ce qu'il se passe pourrait se passer à n'importe quel moment, dans la continuité de l'éternel présent voulu par le Parti, lequel a effacé toute trace et toute notion du passé.

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