3ème Sommet du Livre : la traduction, source de l'imaginaire européen

Claire Darfeuille - 14.10.2014

Edition - International - Traduction littéraire - BnF - Littérature étrangère


Après Washington et Singapour, Paris accueillait le 3ème Sommet international du livre lundi 13 octobre, organisé en partenariat par la BnF et le CNL. La première partie de la journée était dédiée à la question de la traduction et abordait ses enjeux économiques et culturels.

 

 André Markowicz, Françoise Nyssen, Vincent Monadé, Khaled Osman, Jean Mattern à la BnF

Copyright Guillaume Murat/BnF

 

 

Ce forum international, initié par la Bibliothèque du Congrès (la bibliothèque nationale américaine. Ndr) en 2012 s'est déroulé lundi 13 octobre 2014 dans l'auditorium de la BnF François Mitterrand. Avant de donner la parole à Julia Kristeva pour une conférence inaugurale, le président de la BnF, Bruno Racine a évoqué la traduction, première thématique de la journée, en précisant qu' « elle est la condition de la circulation et de la diffusion des œuvres et un art en soi ».

 

Bruno Racine a tout d'abord rendu hommage à Jacqueline Risset, éminente traductrice de Dante décédée le 3 septembre dernier, puis il a rappelé l'importance de son travail de traduction de la Divine Comédie. Il est ensuite revenu sur les enjeux économiques et culturels de la traduction, notant qu' « un tiers des romans lus en France est une traduction » et que « la France cède 40 % de droits à l'étranger ».

 

« Alors que la production littéraire mondiale explose, il faut une pépinière de spécialistes dans toutes les langues et civilisations » a souligné le président de la BnF, qui a insisté sur « cet effort de traduction, soutenu en France par le Centre National du Livre ». Son président Vincent Monadé, qui animait la première table ronde, intitulée « Traduire et publier de la littérature étrangère en France aujourd'hui », a ainsi rappelé que son institution consacrait un budget de 2 millions d'euros annuels à la traduction.

 

L'erreur de traduction qui déclencha la bombe atomique

 

Pour marquer les esprits, Vincent Monadé a, en préambule, cité l'exemple de la plus meurtrière erreur de traduction de l'Histoire. Celle fatale du mot japonais « Mokusatsu », unique réponse à l'ultimatum allié au Japon le 26 juillet 1945, qui pouvait être traduit par « sans commentaire » ou « ignorer avec mépris ». C'est la seconde interprétation qui fut entendue, avec Hiroshima comme conséquence…

 

Mais, ce sont des histoires de traduction plus heureuses qui furent abordées durant le reste de cette table ronde qui réunissait Françoise Nyssen (Actes Sud), Jean Mattern (Gallimard) et les traducteurs Khaled Osman et  André Markowicz. Celui-ci, présenté comme « une aberration économique à lui tout seul », a notamment évoqué la chance qui avait été la sienne de rencontrer Hubert Nyssen dans les années 90. Le fondateur des éditions Actes Sud et de la collection Babel accepte sa proposition de l'époque de retraduire l'intégrale de Dostoïevski,  c'est le début d'une collaboration de 25 ans... Un pari éditorial difficilement envisageable de nos jours.

 

Deux tiers des livres traduits vendus à perte

 

Jean Mattern, directeur de la collection Du monde entier chez Gallimard, explique le calcul économique, sous forme de péréquation, indispensable à la publication de littérature traduite. « Un tiers des livres paient pour les deux autres tiers vendus à perte », ceci en raison du « surcoût de la traduction », qui s'élève entre 5.000 à 40.000 euros selon les ouvrages, pour un prix de vente « sans rapport avec le coût réel du livre ». Il met lui aussi en avant l'exception française, un des rares pays à bénéficier d'aides à la traduction versées par le CNL.

 

« La notion de droit moral du traducteur (son droit d'auteur de sa traduction. Ndr) est incompréhensible pour un agent littéraire anglo-saxon », témoigne  Jean Mattern qui note par ailleurs que « ceux-ci veulent récupérer les droits le plus vite possible » empêchant ainsi le travail dans le temps nécessaire pour faire connaître un auteur. « Nous recevons 2 000 manuscrits et publions 35 titres par an », parmi lesquels de nouvelles traductions. Il se réjouit du succès de certaines (Blixen, Joyce, Döblin) et annonce la parution en 2016 d'un  roman pour la première fois traduit du maltais, qui ne comptait pas encore parmi les 44 langues du catalogue.

 

La traduction, une chance pour l'éditeur d'acheter un auteur confirmé

 

Khaled Osman revient de son côté sur le terme de « surcoût » de la traduction, inapproprié selon lui à l'essence même du métier d'éditeur. « Tous les livres ne sont pas rentables comme doivent l'être des pneus ou une voiture ». Il serait par ailleurs préférable de considérer la traduction comme l'opportunité d'« acheter un auteur confirmé dans sa langue d'origine ». Il revient sur sa motivation dès les années 80 de faire découvrir et diffuser la littérature arabe et sur le « manque abyssal » de traductions de l'arabe vers le français.  

 

Françoise Nyssen qui a repris les rênes de la maison d'édition établie à Arles confirme que « la traduction est inscrite dans l'ADN d'Actes Sud » et rappelle que la maison a racheté les éditions Sinbad en 1995. Elle cite le mot ordre du fondateur, qui semble encore guider l'actuelle équipe et définir tout travail d'édition de « bons textes » qu'ils soient français ou étrangers, « tout faire dans le plaisir et la nécessité ».

 

En fin de rencontre, un bref rappel par Vincent Monadé de la part consacrée par le monde de l'édition américaine à la littérature étrangère (3 % !) permet de mesurer les enjeux économiques, politiques et culturels de la traduction… Et de conclure en réponse aux Cassandre qui outre-Atlantique annonçaient la mort de la littérature française dans les colonnes du Time, « ce n'est pas parce que vous ne la lisez pas qu'elle n'existe pas ! »

 

Le texte de la brillante conférence inaugurale de Julia Kristeva, intitulée La traduction, langue de l'Europe sera prochaiment disponible en ligne sur le site de la BnF, ainsi que les vidéos de toutes tables rondes du Sommet du livre.