5 ans après Charlie Hebdo, la liberté d'expression décapitée, les Goncourt indignés

Clément Solym - 18.10.2020

Edition - Société - enseignant décapité élèves - caricatures Charlie Hebdo - liberté expression Charlie


La mort par décapitation d’un professeur d’histoire-géographie a plongé le pays dans une immense perplexité. Dans ce collège des Yvelines, l’enseignant âgé de 47 ans avait présenté des caricatures de Mahomet, celles publiées par Charlie Hebdo. Et qui avaient servi de prétexte aux attentats de 2015. 

Marche républicaine Charlie
 

Un cours sur la liberté d’expression, qui finit en massacre, l’histoire semble impensable. Samuel Paty qui enseignait à Conflans-Sainte-Honorine a pourtant été assassiné par un individu de nationalité russe, âgé de 18 ans, et d’origine tchétchène. Disposant du statut de réfugié, le meurtrier avait clairement prémédité son acte, en regard des preuves laissées dans son téléphone, plusieurs heures avant d’agir. 

« Selon les premiers témoignages, l’individu se trouvait devant le collège durant l’après-midi et avait sollicité des élèves afin de lui désigner la future victime », expliquait Jean-François Ricard, procureur de la République antiterroriste, au cours d’une conférence de presse. « Cette fois, c’est tout à la fois un enseignant qui a été assassiné pour le travail qu’il avait accompli, et la liberté de penser qui a été atteinte. »

Cette exécution suit donc un cours sur la liberté d’expression, ayant donné l’occasion de présenter les fameuses caricatures. Or, des parents d’élèves auraient appelé à une mobilisation contre l’enseignant. « Le 8 octobre, en fin de matinée, le père de l’élève, accompagné d’un second individu, a été reçu par la responsable de l’établissement. […] Les deux hommes exigeaient avec virulence le renvoi du professeur. »

Depuis, neuf personnes ont été placées en garde à vue. 
 


« Cet acte immonde endeuille notre démocratie mais doit nous rendre plus combatifs que jamais pour défendre notre Liberté », conclut le magazine.
 

“Les pires prédateurs de la liberté d'expression”


Le Comité des Écrivains pour la paix du Pen International qu’Emmanuel Pierrat préside, « continue de soutenir résolument les fervents défenseurs de la liberté d’expression malgré les attaques de ce jour, écho une fois de plus à ceux du 9 janvier 2015 ». 

Et d’ajouter : « Cette attaque survient après des menaces subies par certains membres de la rédaction de Charlie, après celles il y a trois semaines contre les journalistes qui œuvrent dans les anciens locaux de Charlie. Et ce, alors que le procès des attentats de janvier 2015 se tient avec dignité dans un État de droit. » 

Un message suivi rapidement par celui du PEN Suisse romand ainsi que du Comité pour la Défense des Ecrivains et des Ecrivaines Persécutés et Emprisonnés. Ce dernier adresse ses « sincères condoléances à la famille et aux amis du professeur Samuel Paty, victime d’un assassinat vendredi soir à Conflans-Sainte-Honorine, en France ». 

Le groupe souligne : « Tristement, les pires prédateurs de la liberté d’expression et d’opinion sont toujours des pouvoirs politiques arbitraires et intolérants ou des acteurs non étatiques ultra-violents, tels que des groupes d’individus fanatiques et obscurantistes, et des organisations criminelles ou des grands crimes organisés. »

De son côté, le PEN International diffuse un appel plus largement, originaire du PEN Suisse romand : Joignez vos voix aux nôtres : Nous sommes tous Charlie !, et signé par Nguyên Hoàng Bao Viêt (Comité des Ecrivains en prison du Centre PEN Suisse Romand). Il est ici reproduit dans son intégralité.
 
Nous sommes tous Charlie, nos Amis et Collègues assassinés. Nos écrivains et journalistes sont pris en otage partout dans le monde. Ne les oublions pas. Ils sont nos porteurs de rêves et d’aventures, témoins des réalités humaines. Ils ont été agressés, torturés, emprisonnés, portés disparus ou contraints à l’exil à cause de leurs écrits ou leurs paroles. Ils ont été bâillonnés, réduits en silence.

Ultime forme de censure : tuer l’auteur dont les mots, les paroles, les chants et les dessins dérangent, avec une trentaine d’assassinats durant une année, selon PEN International. On se souvient que le 2 novembre 2013, l’intolérance et le fanatisme ont causé la mort tragique et douloureuse de notre consœur Ghislaine Dupont et de notre confrère Claude Verlon de RFI au Mali. Depuis leur mort, le sang ne cesse de couler pour d’autres collègues. Et la plume et le crayon continuent d’être confisqués, brisés, bannis. Des auteurs et des reporters surtout ont été mis à mort en toute impunité pour la plupart des cas.

Exprimons donc notre indignation, écrivons notre solidarité avec Charlie Hebdo, avec les écrivains et les professionnels de l’information contre l’ombre de la menace, de la complicité et de la complaisance. Élevons notre voix même brisée, pour allumer une bougie, si fragile soit-elle, contre la nuit glaciale de l’indifférence, du silence et de l’oubli. Prions pour toutes les victimes de cette attaque barbare et criminelle contre Charlie Hebdo, contre la liberté d’expression et de la presse.

Exprimons notre profonde sympathie, nos sincères condoléances à leurs proches, leurs amis et collègues rescapés du massacre.


L’académie Goncourt elle-même a dénoncé ce geste exprimant « sa vive émotion, son indignation, sa profonde tristesse et sa colère à propos du meurtre barbare de Samuel Paty, professeur d’histoire et de géographie tué par un terroriste islamiste.

Samuel Paty est mort parce qu’il a tenté de combattre l’obscurantisme en suscitant le débat d’idées au sein de ses classes. Samuel Paty est mort pour avoir porté haut ce qui fonde notre société, notre État et notre République, à savoir l’exercice du sens critique, la liberté d’expression et d’opinion, l’éveil des consciences, la promotion des idées humanistes. Samuel Paty a été livré par quelques-uns à la vindicte d’illuminés, à la haine sanguinaire d’ignorants fanatiques, et cela même parce qu’il vivait et faisait son métier dans notre pays, dans une de nos villes, dans une de nos écoles. Samuel Paty est mort en tant que professeur et c’est donc à travers lui tous les professeurs que les islamistes ont tenté de tuer. 

En raison de cela, et parce que le rayonnement de la culture française, la transmission des idées de tolérance et de tempérance, le débat d’idées sont au cœur des missions de l’Académie Goncourt, celle-ci déclare solennellement qu’elle est aujourd’hui Samuel Paty, comme d’innombrables femmes et hommes ont été, sont et seront Charlie
. »
 


crédit photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
les mots s'absentent devant une telle horreur. Ne pas se laisser envahir par la colère et la haine relève de l'impossible. Rester la tête haute et franche dans ce qui devient un combat vital fondamental: le droit de penser librement, exprimer sincèrement en réfléchissant aussi loin que possible, le droit de vivre et respirer la beauté libre et fragile de l'univers, le droit de conserver le courage et l'espoir? On en perd les mots et le sourire se noie dans la douleur extrême.
Ce n’est pas la liberté d’expression qui a tué Samuel Paty, c’est un musulman islamiste.

Ce n’est pas dans la perplexité que le pays a été plongé, c’est dans l’effroi, but de l’assassinat.

Il faut savoir choisir ses mots.
Source : "le Monde"en ligne samedi. L'enseignant assurait un cours d' Education civique sur les religions monothéistes en classe de 5ème; il détenait pour ce faire les caricatures de Charlie, et avait averti les élèves de la liberté ou non d'assister à ce cours très particulier !Cela se passait bien avant le jour fatidique de début de vacances...On ne peut que faire un lien avec le Tchetchène assassin puisque on l'a abattu sans le faire parler. Vous avez raison...et où se cache la liberté d'expression??
« Samuel Paty est mort parce qu’il a tenté de combattre l’obscurantisme»

C'est tout à fait faux : il est mort parce que nos politiciens sont morts de trouilles et que les concitoyens ne sont capables de s'insurger qu'en faisant des marches blanches et d'allumer des cierges (républicain le cierge !).

La vérité est que c'était inscrit, que ce n'est que le commencement et qu'on a que ce qu'on mérite.

La France connaît plus d'un attentat terroriste par mois depuis des années et ça ne fait bouger personne.

Brennos aurait rigolé en (re)clamant : « Vae victis ».

Ou peut-être de façon plus moderne : malheurs aux cocus !
Ce meurtre immonde montre à quel point les esprits de certains sont gangrenés par le fanatisme religieux.



Un des problèmes majeurs est que, sans passer à l'acte, des centaines de milliers de personnes adeptes d'une morale religieuse rétrograde constituent un milieu favorable, voire un vivier pour de tels terroristes : c'est la grande différence avec le terrorisme d'extrême-gauche des années 1970-1980 (Action directe, Rote Armee Fraktion, Brigades Rouges) dont la pratique mais aussi les idées étaient rejetées avec dégoût par 99 Þ la population.



Et puis, au nom de " complexes post-coloniaux " qui sont devenus un réflexe automatique d'autoflagellation, une partie des personnes qui ont la parole (" intellectuels ", journalistes, hommes politiques, ...), craignant d'être taxées d'islamophobie, n'osent pas condamner frontalement ces idées et pratiques religieuses rétrogrades qui enfantent le terrorisme. Que l'on se souvienne des propos inadmissibles de Mme Belloubet, alors Garde des Sceaux (!!!), le 29 janvier 2020 dans l'affaire Mila : « L'insulte à la religion » est « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ». Au passage, de janvier à juillet, l'adolescente Mila a reçu plus de 30'000 menaces de mort et est traquée de multiples façons par des fanatiques islamistes sans que ceux qui ont la parole en soient vraiment émus. Ce climat de lâcheté est délétère et rappelle la déliquescence morale des années 1930 face aux monstrueuses idéologies nazies et communiste.



Dernière chose : j'invite l'auteur de l'article à corriger de toute urgence le début du 3ème paragraphe ainsi rédigé : " Cette exécution suit donc un cours sur la liberté d’expression,... " Il ne s'agit pas d'une exécution, terme qui souvent est compris comme une mise à mort au terme d'une procédure régulière, mais d'un assassinat ou d'un meurtre, mots qui ne laissent aucune équivoque sur le caractère criminel de l'acte qui doit donc susciter un rejet sans nuance, sans " excuse ", sans " compréhension ". La rigueur dans l'expression est importante car le flou dans le vocabulaire trahit une pensée incertaine, ce qui n'est pas le meilleur moyen de combattre sans aucun compromis les idées abominables qui ont provoqué ce meurtre immonde. " Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde. " (Albert Camus)
Voici un extrait d’un article paru dans Marianne, le 05 février 2020 :

« Beaucoup tiennent la liberté d'expression, et notamment celle de s'en prendre sévèrement à tel ou tel culte, comme une évidence indiscutable en République laïque. Il n'en est rien, au regard des résultats de l'enquête menée [en janvier ou février 2020] par l'Ifop pour Charlie Hebdo auprès de plus de 2'000 Français. À la suite de l'affaire Mila, cette adolescente harcelée sur Internet et menacée de mort après avoir tenu des propos injurieux envers l'islam, l'institut de sondage a cherché à dresser un état des lieux de l'opinion publique concernant l'épineux sujet de la critique contre les religions, à différencier bien sûr de l'attaque envers des personnes à raison de leur appartenance religieuse. Le tableau dressé est pour le moins inquiétant.

[...]

Ainsi, 59Þs 18-24 ans et 51Þs 25-34 ans estiment que l'insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience, alors que cette opinion est minoritaire chez toutes les classes d'âge supérieur. En ce qui concerne la religion, les musulmans sont 68% à assimiler l'injure envers une religion à une atteinte à la liberté de conscience, dont 46% sont « tout à fait d'accord ». Le pourcentage est également plus élevé, dans une moindre mesure, chez les catholiques pratiquants (52%), alors que les individus sans religion, majoritaires dans le pays, ne sont que 39% à être d'accord avec l'affirmation de Nicole Belloubet. [« L'insulte à la religion » est « évidemment une atteinte à la liberté de conscience ».] »



On constate ainsi que la gangrène des esprits est considérable : je réitère ma comparaison avec le climat des années 1930. Aujourd'hui, on récolte les fruits amers du « tout se vaut », de la honte de nos valeurs républicaines d'ouverture et de tolérance dont la pérennité dépend du maintien d'une solide laïcité qui n’admet pas l'intimidation et l'oppression des individus intolérants qui rétablissent dans les faits le délit de blasphème. Cela implique notamment l’engagement systématique de poursuites judiciaires à l’encontre des individus tenant des propos contraires aux lois, comme l’apologie de la violence, voire du meurtre.



Cette situation catastrophique donne une responsabilité encore plus grande à ceux qui contribuent à façonner l'opinion parce qu'ils ont la parole : journalistes, hommes politiques, « personnalités connues », « intellectuels », etc. Il leur incombe de combattre frontalement non seulement les actes criminels - c'est une évidence - mais, bien au-delà, de condamner fermement le substrat d'idées religieuses rétrogrades qui font objectivement (= qu'ils le veulent ou non, tel est le résultat) de centaines de milliers de musulmans un « bouillon de culture » dans lequel le terrorisme islamiste s'épanouit et prolifère.



Pour revenir à l'affaire Mila, je rappelle les propos tenus le 24 janvier 2020 par le délégué général du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri à Sud Radio : « Cette fille sait très bien ce qu'elle fait. Qui sème le vent récolte la tempête. […] Elle l’a cherché, elle assume. » Cette apologie ouverte de l'intimidation et des pires menaces, y compris de mort, a-t-elle fait l'objet de poursuites pénales ? Et il s'agit là non d'un individu isolé mais d'un haut responsable religieux dont on doit attendre autre chose que des propos qui contredisent ouvertement nos lois et nos valeurs. Tant que des néfastes extrémistes de cet acabit pourront accéder à de telles responsabilités et jouiront d'une quasi-impunité médiatique et judiciaire, il ne faut pas s'étonner que l'expression publique de l'islam soit monopolisée par des fanatiques et que les croyants modérés qui respectent les valeurs républicaines n'osent pas s'exprimer.



Notre lâcheté est objectivement complice de ce pesant climat d'oppression et de mortelles dérives.
L'assassinat de ce professeur est le résultat de 40 ans d'aveuglement, de naïveté et de lâcheté de la part de la presse et des politiques au pouvoir.

Un cap a été franchi. Il ne sera pas le dernier.

L'horreur suit sa logique ascendante.
@ Forbane : je le crains aussi ; raison de plus pour commencer à remonter la pente : mais il faudra des années d'efforts constants et cohérents.
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