50 ans après, l'auteur Jan Lööf doit refaire ses dessins, taxés de racisme

Nicolas Gary - 11.05.2016

Edition - International - dessins racisme Suède - Jan Lööf dessinateur - littérature jeunesse racisme


Deux ouvrages de l’un des plus populaires et reconnus des auteurs de littérature jeunesse de Suède vont être retirés de la circulation. Une enquête a démontré qu’ils contenaient des « représentations stéréotypées des autres cultures ». Pour Jan Lööf, l’ultimatum se résume à reprendre totalement ses dessins ou voir les ouvrages interdits de vente. Ultimatum ou chantage à l’édition, faut oser...

 

 

 

L’éditeur Bonnier Carlsen se retrouve contraint de retirer les 5000 exemplaires actuellement en vente du livre Morfar är sjörövare (Grand-père est un pirate – traduit en 2002 cjhez Metagram par Teddy Bergston et Chantal de Fleurieu), de Jan Lööf. Publié en 1966 pour la première fois, c’est un classique de la littérature jeunesse pour les Suédois : il fut traduit en plusieurs langues et même les restaurants McDonald's l’ont distribué dans leurs menus enfants.

 

Mais quel est le problème ? Eh bien le personnage principal, Abdullah, vendeur ambulant, et un pirate cruel nommé Omar ne sont pas assez politiquement corrects. Et moralité, voici que, 50 ans plus tard, l’auteur doit reprendre son travail pour effacer et corriger. Un acte de censure contraint et forcé, tout bonnement. 

 

Un porte-parole de la maison d’édition assure qu’il n’a aucun problème avec la demande de retirer l’œuvre. Au contraire, retirer le titre fait preuve d’un respect à l’égard des jeunes lecteurs. Il est assuré qu’en voyant le personnage, on pourra en effet développer une forme de racisme primaire – de toute évidence...

 

Je m'en f*us, je referai rien

 

« Pour nous, Jan et son écriture sont extrêmement importants », assure-t-on, tout en soulignant que la situation actuelle nécessite de réfléchir à la manière dont « nous prenons en compte les valeurs contemporaines et dans le même temps, notre patrimoine culturel ». Si un pirate arabe ainsi dessiné provoque les foudres, que penser de l’effigie de Banania, la marque de chocolat en poudre française, longtemps représentée par un tirailleur sénégalais. En matière de racisme primaire, on faisait difficilement plus simple.

 

Sauf que Jan ne le voit pas de cet œil. Lauréat du prix Schullströmska que décerne l’Académie suédoise tous les deux ans – et remis le mois dernier – il a également été salué par les prix de littérature Lagerlöf et Astrid Lindgren. Et il ne compte pas le moins du monde modifier ses livres. « Je suis âgé de 76 ans, et je ne prendrai pas la peine de faire de modifications. Ce n’est pas une question d’argent. Mais, je ne ferai peut-être plus aucun livre pour la jeunesse », assure-t-il.

 

À travers les réseaux sociaux, Jan Lööf a reçu un fort soutien, à travers la Suède. On se demande légitimement si un tel acte de censure est possible dans le pays. 

 

D’autant plus que l’ouvrage se positionne dans un contexte historique, plus ou moins affirmé. En effet, il s’agit de la Première Guerre barbaresque, où les États-Unis d’Amérique se retrouvent unis à la Suède pour combattre les États de la côte des Barbaresques – le sultanat indépendant du Maroc et les trois régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli. Le conflit va durer entre mai 1801 et juin 1805.    

 

 

 

Un autre livre est également mis en cause dans cette histoire, Ta fast Fabian, publié en 1997. Ce dernier n’est aujourd’hui plus commercialisé. On y retrouve un personnage représenté sous la forme d’un rasta – figure pourtant populaire. Mais raciste, tout autant que le pirate arabe. L’ironie est que Jan Lööf a expliqué à différentes reprises que le personnage était inspiré d’un ami à lui, Rebop Kwaku Baah, décédé voilà trente ans...

 

Mais l’éditeur conclut : « Le livre jeunesse a pris une position spécifique » et au fil du temps, les dessins datés sont de moins en moins tolérés. Pour ne pas incommoder les personnes originaires du Moyen-Orient, ce type de correction est réclamé, parce que les personnes sont « fatiguées d’être ainsi représentées dans la littérature ». 

 

D’autres grands héros de la littérature ont aussi fait les frais de cet écrémage en règle : taxé de raciste, Les aventures de Huckleberry Finn, roman de Mark Twain daté de 1884 a été réédité avec une certaine épuration. Le terme nigger (nègre), agressif et passablement raciste fut remplacé par slave (esclave), plus adouci. « Bien sûr que c’est raciste. Une partie de l’étude à souligner, au travers de ce livre, c’est qu’il est raciste. C’est un ouvrage qui traite du racisme », enrageait un universitaire.

 

Ce fut également le cas pour un classique allemand, le livre d’Otfried Preußler, Die Kleine Hexe (La petite sorcière). Originellement paru en 1957, le livre de la petite sorcière est un best-seller classique de l’Allemagne, mais l’éditeur Thienemann Verlag a décidé, dans un effort de modernisation, de supprimer certains mots ou expressions qui seraient choquants pour un jeune public. Ainsi, le mot « nègre » a disparu de tout le livre, ou encore le verbe wischen, qui dans son acception moderne, désigne le fait de se masturber. Horribile auditu !

 

via The Local, DN