Foire de Francfort : qui va allonger la monnaie ?

Antoine Oury - 18.06.2015

Edition - Economie - Foire de Francfort - Fleur Pellerin - financement


Hier soir, la France a donc officiellement accepté d'être l'invitée d'honneur de la Foire du Livre de Francfort. Il s'agissait surtout de signer des contrats, puisque c'est le Premier ministre Manuel Valls en personne qui a annoncé la nouvelle en mars dernier. Avec une question qui, déjà, se posait : qui va supporter la charge financière d'un tel déplacement, et dans quelles conditions ?

 

La France accepte l'invitation de la Foire de Francfort - Ministère de la Culture

De gauche à droite : Paul de Sinety (Institut français), Olaf Scholz (plénipotentiaire de la République fédérale d’Allemagne chargé des relations culturelles franco-allemandes), Juergen Boos (Foire de Francfort), Fleur Pellerin (Ministre de la Culture), Anne Tallineau (directrice générale déléguée de l’Institut français)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Il s'agit sûrement d'un pur hasard, mais Le Canard Enchaîné du jour évoquait la question : « La France invitée d'honneur à la Foire de Francfort, en 2017, c'est peut-être une bonne idée politique, mais une douteuse affaire financière », avance le Palmypède, qui estime le coût, « au bas mot », à 5 millions €. 

 

Outre les déplacements des éditeurs et officiels, la mise en place d'un pavillon pèse lourd dans la balance. Cet espace dédié au pays d'honneur occupe une place centrale dans les événements de la Foire de Francfort, une des plus importantes foires du livre du monde. Situé au premier étage du Forum, un bâtiment qui donne directement sur la cour centrale de la Foire, le pavillon du pays invité d'honneur est un point de passage. 

 

En septembre 2014, quand le Landerneau de l’édition parisienne se divisait sur la question, le montant de 9 million € était revenu à plusieurs reprises – hors TVA bien entendu. « C’est un grand prestige, que d’être l’invité d’honneur. Mais un prestige à plusieurs millions d’euros, quand le pays cherche à faire des économies, cela rend la douloureuse... plus douloureuse encore », entendait-on à l’époque.

 

Et pour ce qui est de payer l’addition, le Syndicat national de l’édition avait préféré renvoyer le gouvernement à ses responsabilités. Puisque Manuel Valls avait accepté l’invitation lancée par Francfort, les éditeurs espéraient « que l’État appréciera à sa juste valeur cette prestigieuse invitation et qu’il y répondra favorablement, en décidant d’attribuer des moyens exceptionnels à cet évènement, qui contribuerait au rayonnement culturel de la France et de la francophonie ».

 

Sous la flèche, le pavillon (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

En 2012, la Nouvelle-Zélande avait fait ça, pas dégueu, c'est le moins qu'on puisse dire :

 

 

Vera Michalski, du Bureau International de l'Édition Française (BIEF), résume la question : « Il y a des chiffres contradictoires qui circulent, parce que tout dépend de ce que l'on prend en compte dans le calcul. Mais la France ne peut pas se permettre d'arriver avec un stand minable, c'est sûr. »

 

La ministre de la Culture Fleur Pellerin a fourni un devis, interrogé par ActuaLitté : « Il ne s'agit pas d'un coût fixe : le coût des pavillons s'étale entre 2 et parfois plusieurs dizaines de millions d'euros, c'est variable. Mais nous voulons faire un beau pavillon, et je souhaiterais d'ailleurs inviter beaucoup d'auteurs de tout l'espace francophone. Des auteurs africains, des auteurs du Maghreb, qui écrivent en français. »

 

Il y a un enjeu culturel, mais il est aussi politique et économique à cette invitation d'honneur : « C'est un coup de projecteur extraordinaire sur la production littéraire française, nous sommes bien placés ici pour savoir qu'elle est importante, et c'est bien qu'elle soit reconnue au plan mondial. On espère que cela va nous permettre, au niveau du BIEF, de vendre davantage de droits dans les pays étrangers » , souligne Vera Michalski. Normalement, le marché allemand devrait déjà s'agiter autour des traductions de livres français, qu'ils pourront ainsi présenter en 2017.

 

Qui veut donner des millions ?

 

Dans tous les cas, la facture s'arrêtera à plusieurs millions d'euros : qui paiera la douloureuse ? La question occupe le champ médiatique depuis les premières discussions autour d'une invitation de la France à Francfort. La ministre de la Culture est optimiste : « Il y aura sans doute un peu d'argent public à réunir [par le ministère de la Culture] avec le ministère des Affaires étrangères, mais nous allons aussi chercher des mécénats, des participations d'acteurs du monde de toute la chaîne du livre, et d'autres mécènes. » 

 

À l'heure où la politique d'austérité du gouvernement taille dans la culture ou la santé, l'évocation d'une mobilisation d'argent public pourrait crisper. Pas vraiment, en fait : « C'est le travail du ministère de la Culture et du Quai d'Orsay, pour ce qui le concerne. Nous menons en ce moment des négociations budgétaires, et je suis pour l'instant assez satisfaite des arbitrages que j'obtiens. Nous verrons la décision finale », explique Fleur Pellerin.

 

La solution financière semble donc s'orienter vers un mix de différents types d'apports financiers rassemblant mécènes, professionnels du livre et pouvoirs publics.

 

La SNCF, mécène peu exemplaire

 

L'apport du mécénat peut s'avérer salutaire, mais l'évocation d'un partenariat avec une filiale de la SNCF et de la Deutsche Bahn, Alleo. Le groupe ferroviaire s'est récemment illustré dans différents litiges impliquant des auteurs : l'écrivain italien Erri de Luca a été poursuivi en justice début 2015 par « la Lyon-Turin Ferroviaire, une filiale de l'entreprise publique SNCF Réseau et de son homologue italien [Rete ferroviaria italiana, société privée] » pour avoir utilisé le mot « sabotage » à propos de la construction d'une ligne grand vitesse, précise un site de soutien.

 

Plus récemment, c'est une autre filiale qui s'est confrontée aux auteurs, SNCF Immobilier : l’opération Appel à Manifestation d’Intérêt laissait des auteurs créer dans des espaces mis à disposition par la SNCF, mais sans aucune rémunération, et peu de droits moraux sur les oeuvres. « Je serais ravie qu’un de ces sites inspire un artiste en résidence, par exemple un plasticien, un sculpteur qui voudraient créer pour une œuvre hors normes. Je verrais aussi une performance de plein air, avec un côté très événementiel et participatif. Ou des choses pour enfants, du théâtre ou un roman policier mis en scène », expliquait Sophie Boissard, directrice générale de SNCF Immobilier.

 

Sauf que le patrimoine immobilier rapporte quelque 450 millions € par an, avec l'objectif d'une multiplication par deux. L’intervention des créateurs offrait donc un plan de communication bienvenue – et surtout, gratuit. Le ministère de la Culture, face au tollé des auteurs, pétition à l'appui, s'est discrètement désolidarisé de l'appel à projets en mettant hors ligne la page correspondante sur son site.

 

Pas sûr que les auteurs invités voyagent en train, après ça...

 

Le consensus avec l'Allemagne

 

Les préposés aux finances français pousseront un soupir de soulagement : nos voisins allemands ont décidément tout prévu. Sur la dernière page du contrat signé hier par AuM (Ausstellungs - und Messe GmbH) et l'Institut français, le III stipule :

 

En cas de différend, les deux parties s'efforceront d'abord de résoudre le probème entre directeurs généraux, et si l'affaire n'est toujours pas résolue, par le biais d'une médiation dont les deux parties conviendront du médiateur et partageront également le coût.

 

On supposera donc que le médiateur réussira de fait à résoudre les conflits...

 

La France accepte l'invitation de la Foire de Francfort - Ministère de la Culture

 

Des « affaires », il y en a et il y en aura : laissons B.I.G. P.O.P.P.A. conclure :