À Londres, un asile changé en bibliothèque, pour lutter contre l'alcoolisme

Bouder Robin - 23.05.2017

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Rowan Hisayo Buchanan, auteure de Harmless Like You, publié en février dernier par Norton Company, raconte son arrivée dans un nouveau quartier, et ses intrigantes découvertes à propos de la bibliothèque du coin. Une bibliothèque qui n'en a pas toujours été une... Elle raconte son enquête avec passion, montrant que l'on peut toujours faire de grandes choses.

 

Bethnal Green Library - Reading Tom (CC BY 2.0)

 

 

C'est à l'été 2016 Rowan Hisayo Buchanan emménage dans un appartement du côté de Bethnal Green et Whitechapel, à Londres. Un endroit qu'elle trouve magnifique « où il devait faire bon vivre, mais j’étais complètement perdue. Mon premier roman s’apprêtait à sortir, et je m’agitais et faisais les cent pas dans l’appartement, n’arrivant ni à lire ni à écrire ».

Premier réflexe pour combattre sa nervosité : trouver des livres, et donc une bibliothèque. « Mon père m’a dit un jour qu’il avait toujours besoin de savoir où trouver la porte de la pièce dans laquelle il se trouve. De la même façon, j’ai besoin de savoir où trouver la librairie ou la bibliothèque la plus proche. Il nous faut toujours une échappatoire. »

Cherchant sur Google les horaires d’ouverture et elle tombe sur quelque chose d’étrange. Le bâtiment de la bibliothèque abritait à une époque un asile psychiatrique, d’une si grande notoriété que le parc s’appelle toujours « Barmy Park » [littéralement, « parc des timbrés »].
 

Une bibliothèque capable de soigner l'alcoolisme


Elle raconte : « En prenant place dans la salle de lecture pour travailler, je ne suis pas parvenue à me concentrer. Je n’arrêtais pas d’essayer d’imaginer les gens qui avaient été enfermés entre ces murs. Il n’y avait plus aucun signe de l’asile. Tout était silencieux. Les livres étaient si bien ranges. Comment diable ce bâtiment était-il passé d’un asile célèbre à une bibliothèque ? Les bibliothèques m’ont toujours fait me sentir plus saine d’esprit. Peut-être quelqu’un avait-il espéré produire le même effet ? »

Et de poursuivre : « J’ai éteint mon ordinateur et me suis approchée d’un bibliothécaire. Quand je lui ai posé des questions sur le bâtiment, il a froncé les sourcils. Il n’était pas au courant. Il m’a suggéré d’essayer au Royal London Hospital Archive. Je leur ai écrit ; ils m'ont répondu que je pouvais venir jeter un oeil à Burdett’s Hospitals and Charities: The Year Book of Philanthropy and Hospital Annual. »

Après quelques recherches sur le Bethnal Green Asylum, les informations viennent. En 1894, il fut mis à la disposition d'un certain R. Burra et de J.K. Will, pour abriter 300 malades. Au fil du temps, le nombre de patients a diminué, jusqu'à la fermeture de l'asile en 1920. Pas plus de détails.

En 1850, à l'ère victorienne, on croyait beaucoup en le pouvoir des institutions publiques à soigner les vices, ce qui a conduit à la Loi sur les bibliothèques publiques. On pensait que celles-ci pouvaient « inciter » les hommes des classes ouvrières à boire moins en attirant « un certain nombre de ceux qui fréquentent les brasseries pour leur seul plaisir. » La loi permit à des conseils locaux de lever une taxe pour la création de bibliothèques, et d'ici à 1912, presque tous les hameaux avaient une bibliothèque fondée et dirigée par le gouvernement. Mais pas Bethnal.
 

États-Unis : des bibliothécaires formés pour intervenir en cas d'overdose

 

La honte d'être l'un des seuls quartiers à ne pas avoir de bibliothèque conduisit le conseil d'arrondissement de Bethnal Green à chercher des fonds, mais la taxe ne suffisait pas en elle-même pour financer la création d'une bibliothèque, et les habitants n'avaient pas tant d'argent que ça à donner : Bethnal Green était un quartier pauvre, un taudis qui abritait des travailleurs venant de la campagne et des immigrés juifs qui avaient fui la Russie. Le quartier souffrait de surpopulation et d'une extrême pauvreté.

À l'époque, l'industriel et philanthrope Andrew Carnegie finançait des bibliothèques partout dans le monde. Il vint au secours de Bethnal Green. Il leur promit 15 000 £ pour financer la bibliothèque ; le bâtiment, le site, les étagères, les nouveaux livres. En 1914, le conseil annonça qu'ils avaient trouvé un site sur Cambridge Heath Road.

Malheureusement, la Première Guerre mondiale éclate, et toujours pas de bibliothèque. Carnegie augmenta donc son offre à 20 000 £ ; juste assez pour racheter et rénover l'asile désaffecté du quartier... Il s'agissait donc, comme bien souvent, d'une simple histoire d'argent !

 

Durant l'après-Guerre, le lieu prend vie
 

La bibliothèque ouvrit en 1922 ; il y avait une partie consacrée au prêt de livres pour adultes, une salle de lecture pour la jeunesse et même un cinématographe. On donnait des lectures sur tous les sujets, de la bataille des Dardanelles à l'ornithologie. Pour attirer les clients, la bibliothèque réalisa même une brochure « Le guide du lecteur de la bibliothèque publique », avec le plan de l'étage.
 

Le 7 septembre 1940, la bibliothécaire fut bombardée, selon un rapport de George Vale, bibliothécaire du quartier. Bethnal Green demanda 100 £ pour construire des étagères dans l'abri anti-bombes du quartier. Et c'est ainsi qu'elle devint la première, et sûrement la seule bibliothèque anti-bombes de Grande-Bretagne. Alors que les bombes et les incendies dévastaient la ville, les Londoniens se rassemblaient en sous-sol et les bibliothécaires distribuaient des recueils de poésie, des pièces de théâtre, des romans, des livres pour enfants... Pendant toute la durée de la guerre, cette petite bibliothèque offrit un refuge contre la peur, de l'éducation et de la beauté.

« Peut-être devrions-nous exprimer notre gratitude envers nos bibliothèques. Il n'y avait quasiment pas de bibliothèque anti-bombes. Si le gouvernement avait décidé que la question des livres était trop futile, si Carnegie n'avait pas donné d'argent, si les habitants de Tower Hamlet n'avaient pas payé leurs impôts, si les Victoriens n'avaient pas décidé de faire sortir les pauvres de leurs brasseries, alors les habitants de Bethnal Green n'auraient eu aucun livre sous la main alors qu'ils se terraient en sous-sol », conclut l'auteure

La création de la Bethnal Green Library n'a pas mis fin à l'alcoolisme, comme l'espéraient les Victoriens. Elle n'a pas empêché la deuxième guerre mondiale. Aucun poème n'a pu arrêter la bombe qui est passé par le plafond de la bibliothèque.

Et de citer les derniers mots du rapport de George Vale de 1940 : « Dans des temps obscurs, [la littérature et l'art] subsistent et consolent, et rendent les femmes et les hommes plus forts face aux épreuves mises sur leur chemin. En ce sens, les comités et les personnels des bibliothèques publiques apportent un soutien non négligeable au triomphe de la justice. »

Via The Paris Review