Le 24 mars prochain, quand les portes du Salon du Livre de Paris s’ouvriront pour accueillir la littérature marocaine, invitée d’honneur de l’édition 2017, qui s’arrêtera pour penser aux absents ? Fatima Mernissi, Driss Chraïbi, Mohammed Khaïr-Eddine, Mohamed Choukri et Edmond Amran El Maleh seront à l’honneur à travers des séances de « Dialogue avec l’absent ».

 

 

 

À l’évocation de cette notion de dialogue, une autre figure s’invitera certainement dans les échanges. Il y a huit ans, le 16 mars 2009, le Maroc perdait l’un de ses plus éminents intellectuels : Abdelkébir Khatibi, le penseur éclectique, le poète de l’aimance, le romancier de l’altérité, l’homme de la différence, l’« étranger professionnel » manquera atrocement à son pays. Dans les allées du Salon, comment réécouter la voix plurielle de cet homme singulier ?

 

Au début, quelques photographies d’Abdelkébir Khatibi en guise d’introduction. À chaque anniversaire, elles reviennent comme autant de tatouages indélébiles dans la mémoire marocaine. En ouverture du dernier chapitre de sa dernière autobiographie, cette définition : « La photographie, machine à remonter le temps et à fabriquer à la fois du passé et de la mémoire virtuelle, est une scénographie de l’extase ».

 

Souvenir ému de Roland Barthes, pour qui la photographie éveille le désir et le sens du détail. Désir donc de revoir les illustrations de La Blessure du Nom propre, l’une des études les plus originales de la culture populaire : reflets des tatouages, croisement des tracés calligraphiques, échos des proverbes, jeux des écritures dans les calligrammes.

 

D’une photographie à l’autre, la voix plurielle tisse les signes d’une culture mobile, irréductible, inscrite dans l’entre-deux. Entre la photographie et le texte, ouvrir les pages du Corps Oriental pour y lire que « l’alphabet des signes et des symboles qui désignent ou évoquent le corps doit être entendu dans tel ou tel idiome ». Leçon de variation linguistique, iconographique et sémiologique reproduite dans L’Art Calligraphique Arabe et Civilisation marocaine, deux grands volumes coécrits avec Mohamed Sijelmassi. Dialogue des signes et des images élevé en objet de savoir. Double écriture de l’objet d’art associée à la sauvegarde du patrimoine.

 

*

 

Khatibi et son double : à chaque livre, le projet d’un déplacement vers l’ailleurs, l’idée d’un voyage vers l’autre. Des articles de la revue Souffles aux pages de son essai fondateur sur Le Roman maghrébin, le voyage se veut conscient de la position de son sujet. Dans ses Figures de l’étranger dans la littérature française, Khatibi prend le large avec Aragon, Barthes, Ollier, Genet, Duras et Segalen.

 

Relecture de soi dans le texte de l’autre. Réécriture de l’autre dans la parole de soi. Dans les dernières pages de cet ouvrage qui invite le lecteur à poursuivre le voyage, Khatibi avoue que « l’écriture ne [le] préoccupe maintenant que comme un exercice d’altérité cosmopolite, capable de parcourir des différences ». À bien des égards, le parcours du voyageur Khatibi est une fête de dialogues et de signes. Avec Derrida, il écrit le récit d’une amitié autour du rapport fondamental au langage. Avec Jacques Hassoun dans Le Même Livre, il ouvre un dialogue transculturel comme on n’en fait plus, « au-delà de toute nostalgie, de toute origine ».

 

À chaque nouveau livre, Khatibi se dédouble, se projette dans l’ailleurs : France, Allemagne, Suède, Japon... À chaque nouveau territoire, Khatibi étend le savoir, prolonge le plaisir, déplace les frontières. Dans Ombres japonaises, il dit avoir conçu son texte comme « une procession où chaque langue cède courtoisement la place à une autre, selon le rite protocolaire des convenances ». Danse des mots dans l’imaginaire de l’auteur. Rêve d’une écriture voyageuse faite d’échanges et de variations.

 

*

 

Dans le royaume de la voix plurielle, l’écrivain voyageur est aussi un poète de l’aimance. L’homme singulier s’écrit aussi dans le creux du poème. Derrière le concept original de « l’aimance », que Khatibi dépoussière avec ses talents de lecteur averti, il y a la quête de cette « autre langue d’amour », de cette « affinité plus active entre les êtres », inscrite dans « l’inachèvement » même de la quête. Dans Le Lutteur de classe à la manière taoïste, il s’agit de remonter aux origines de cette quête, élaborée entre la sagesse du texte chinois et la théorie d’une différence migratoire.

 

Dans ses poèmes ultérieurs, l’ancien « mode courtois » prend les couleurs modernes de la liberté, de la sensualité, du langage réinventé, des variations musicales. D’un poème à l’autre, Khatibi célèbre « l’intelligence sensible et sensuelle du corps qui guide le poète vers la pensée aimante et vers l’attrait du Dehors ». Derrière la poésie khatibienne, il y a toujours le souci d’une éthique primordiale, ce qu’il appelle dans un texte de 2007 « une courtoisie pensante, avec l’alphabet de la civilité ». Cette parole poétique exigeante, Khatibi l’injecte dans le théâtre, un art où, selon lui, les formes doivent jaillir, se réunir, se transformer pour offrir « ce qui est à peine vu, perçu, touché par les sens cultivés de l’homme ». Exercice réussi dans Le Prophète voilé où l’inspiration historique rencontre l’influence borgésienne.

 

*

 

Il y a dans l’héritage intellectuel de Khatibi de quoi nourrir des générations d’auteurs et de penseurs à venir. Au cœur de cet héritage, dès les premières années, il y a l’appel à la décolonisation des esprits et des disciplines. Faut-il rappeler ici son travail fondamental à la tête de l’Institut de Sociologie ou son rôle en tant que directeur de la rédaction du Bulletin économique et social du Maroc (BESM) ? Faut-il encore rappeler ses efforts aux côtés de Paul Pascon pour former la nouvelle génération de chercheurs marocains ?

 

Aujourd’hui, dans le monde anglo-saxon qui a vu naître les études postcoloniales, Khatibi est désormais une figure incontournable de l’espace francophone. Un précurseur indispensable et un trait d’union intellectuel. Son Maghreb pluriel est cité régulièrement comme une source théorique de premier plan. Ses notions de « bi-langue », de « pensée-autre » et de « double-critique » sont un appel à une pensée libérée, étendue par-delà les logiques réductrices de l’adhésion et de l’opposition.

 

Une pensée de la différence et de la relation qui n’est pas sans rappeler l’œuvre fondamentale d’Édouard Glissant. Dans les mots de Khatibi, « le dialogue avec toute pensée de la différence est monumental. Il vise l’ébranlement de ce qui nous abrutit dans le ressassement et la reproduction ». Ébranler, éclairer, déplacer, déconstruire pour éviter les pièges des obscurantismes et des manipulations.

 

*

 

Qui était Abdelkébir Khatibi ? Faut-il chercher son visage dans les pages douloureuses du Livre du Sang, dans l’expérience de Gérard Namir et son Eté à Stockholm, dans la prose poétique et océanique d’Amour bilingue, dans la question ouverte qui clôt son Triptyque de Rabat, dans les fragments voyageurs du Pèlerinage d’un artiste amoureux, ou dans les pérégrinations oniriques de Med dans Féerie d’un mutant ?

 

Et s’il fallait au contraire accepter de se perdre dans les mots de Khatibi, apprendre à y retourner chaque année avec la même soif intarissable, le même désir inassouvi ? Et s’il fallait apprendre à écrire dans le sillage de Khatibi, résister à la médiocrité et à la bêtise ambiantes, rêver d’une élévation des mots, par les mots ? Là encore, écouter la voix plurielle de Khatibi : « Ce jeu de miroir est dangereux, il accentue le risque d’être un reflet perdu dans le regard de l’autre. Mais, à travers cette fiction, il exprime un vœu de transmutation ».

 

C’est précisément ce « vœu de transmutation » que les auteurs marocains invités au prochain Salon du Livre de Paris seraient inspirés d’exprimer et d’offrir à leurs visiteurs. Un vœu où l’identité et la différence sont les deux faces d’une même parole exigeante, ouverte à la rencontre de l’altérité. Ici, le singulier et le pluriel se rejoignent, formant cette autre « mémoire tatouée », celle des lectrices et des lecteurs qui continueront à voyager dans les pages du grand Abdelkébir Khatibi.