Accessibilité : combien de temps l'édition restera-t-elle aveugle ?

Antoine Oury - 15.04.2015

Edition - Société - Syndicat national édition - rentrée littéraire accessible - initiative prix


Dans un communiqué qui fait suite à une remise de prix à Londres, le Syndicat national de l'édition se félicite de la reconnaissance qu'obtient son opération « rentrée littéraire accessible », soutenue par le Centre national du livre. Pour autant, les progrès sont maigres et il n'y a pas vraiment de quoi se réjouir. Par ailleurs, l'édition reste persuadée que le format EPUB3 réglera tous les problèmes d'accessibilité, ce qui reste à prouver.

 


London Book Fair 2015

La Foire du Livre de Londres (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Soulignons-le d'emblée : oui, la rentrée littéraire accessible du Syndicat national de l'édition est une bonne initiative, parce qu'elle a créé quelque chose là où il n'y avait rien. Et aussi parce qu'elle a permis aux éditeurs de se rendre compte à quel point l'accessibilité était un point important, lorsque l'on évoque à tour de bras la liberté d'expression, d'information ou d'édition. Par ailleurs, des initiatives comme la plateforme Platon de la BnF, pour le dépôt des fichiers XML nécessaires à l'adaptation des livres, et la rapidité inédite des éditeurs pour les fournir, sont à saluer.

 

Malgré tout, le prix remis au SNE pour son opération semble légèrement prématuré : d'abord, parce que la rentrée littéraire accessible, comme son nom l'indique, ne concerne que la rentrée littéraire. Est-ce à dire que les livres les plus indispensables de la production éditoriale du pays sont publiés durant cette période ? C'est, semble-t-il, ce qu'il faut croire.

 

Par ailleurs, rappelons que les titres de la rentrée littéraire accessible ne représentent que 38 % des titres de la rentrée littéraire accessible à tout le monde, et l'on pourra s'interroger sur la raison pour laquelle la progression est si lente (155 livres accessibles en 2013, 233 en 2014). 

 

Mais le point le plus discutable du communiqué du SNE concerne la réception du prix : « [C]ette distinction revient à tous les éditeurs français qui ont à cœur la question de l'accessibilité. Grâce à ce projet initié par Patrick Gambache, vice-président de la commission numérique du SNE, et mené à bien grâce à l'implication de la BnF et du CNL, les associations de personnes aveugles ou malvoyantes ont l'opportunité de satisfaire l'appétit de littérature de leurs adhérents. La “rentrée littéraire accessible” n'est toutefois qu'une première étape : pour mettre à disposition tous les nouveaux livres, au même moment, pour tous nos lecteurs, notre objectif est de travailler avec les professionnels au développement d'une offre commerciale nativement accessible », explique Virginie Clayssen, Conseillère auprès du Président d'Editis, Alain Kouck, et Présidente de la Commission numérique du SNE.

 

Cette « offre commerciale nativement accessible » rêvée par le SNE, c'est celle permise par les fichiers EPUB3. Il est indéniable que ce format de livre numérique est, aujourd'hui, l'un des plus performants en matière d'accessibilité. Néanmoins, l'EPUB3 ne suffira pas à parvenir à une offre commerciale nativement accessible.

 

En effet, cela reviendrait à obliger toutes les personnes empêchées de lire à se tourner vers le livre numérique, ce qui, en matière d'accessibilité, n'est pas génial. Certains lecteurs pourront préférer le braille, d'autres l'audio, d'autres encore des livres en gros caractères... Et là, l'offre commerciale n'est pas seulement à la traîne, elle est pratiquement inexistante.

 

Sur ce point, l'édition maintient un discours qui a déjà quelques années : « [L]es offres commerciales en EPUB3 permettront désormais de garantir l'accessibilité des ouvrages », assurait Vincent Montagne, Président du SNE, en novembre 2013. Et, à l'inverse, « la capacité d'investissement de la chaîne du livre, précisément dans le numérique » serait menacée par les exceptions au droit d'auteur, complétait-il.

 

Néanmoins, pour pallier ce que l'offre commerciale ne peut pas proposer (des livres en braille, des livres audio en DAISY, livres en gros caractères...), associations spécialisées et, surtout, exceptions au droit d'auteur resteront indispensables.